Terre de l'homme

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De belles gens. Suite n° 36. Saga de Françoise Maraval

 

 

 

                                                                                                                                                       

 

 

 

DE BELLES GENS

 

 

Épisode 36

 

 

 

Les Smirnoff,

 

 

Résumé de l’épisode précédent :

Henri Lamaurelle a repris son métier de chaisier, matelassier, tapissier, avec le concours de son beau-frère Achille Marchive. Henri et Angèle ont 5 enfants : les deux grandes sont internes au Cours Complémentaire de Belvès.

Achille et Yvonne, eux, ont 3 filles et vivent sur les hauteurs de Montmartre à Saint-Cyprien.

Dans le bas de la ville, les hommes de la famille Maraval ont emmené le père se recueillir sur la tombe du fils, André Maraval, mort pour la France en 1915. Le voyage à Notre-Dame-de-Lorette, dans le Pas-de-Calais a été plein d’émotions.

 

 

Arthur apporte à ses parents, un petit paquet. A l’ouverture, Maria découvre la photographie de la tombe d’André, commandée au photographe de Notre-Dame-de-Lorette. Emma l’a fait encadrer et après être passée de main en main, la photo trouve sa place définitive sur la table de nuit des parents, à côté du portrait d’André, encore adolescent.

Toute la famille admet que le patriarche est maintenant plus serein... le devoir accompli. En effet, il est comme soulagé d’un énorme poids. Il a pu se rapprocher de son fils défunt et encore hésitant avant de partir de Saint-Cyprien, il sait maintenant que sa place est au milieu de ses camarades de combat, au sein de la nécropole de Notre-Dame-de-Lorette. Il peut faire son deuil.

 

Si vous rencontrez Yvonne, vous ne pourrez que constater qu’elle attend un nouvel enfant : son quatrième enfant. Elle et son mari sont toujours amoureux ; à 29 ans et 31 ans, ils débordent d’affection l’un pour l’autre et trop de caresses peuvent conduire à donner la  vie. Tandis que Yette est maintenant à la grande école, place du foirail, Aimée Marchive va rentrer en première année de maternelle avec sa cousine Micheline Lamaurelle. Clémence, la petite dernière, reste accrochée aux jupes de sa maman qu’elle a pour elle toute seule, toute la journée.

Cet été 1923, Henriette et Jeanne Lamaurelle sont bien sûr à la maison et parlent inlassablement du Cours Complémentaire de Belvès. Elles sont allées rendre visite à M et Mme Parat, les instituteurs du village, et ont fait suivre leurs trois bulletins scolaires. Elles reçoivent des félicitations car on sent qu’elles font le maximum pour atteindre les premières places.

 

Jeantou junior va quitter Saint-Cyprien. Au mois d’octobre, il partira à Bergerac, chez un maître-tailleur réputé qui enseigne le métier à la jeune relève. Emma a trouvé une pension de famille, toute proche de l’atelier, où Jean pourra s’y restaurer et dormir. Il reviendra à Saint-Cyprien, le vendredi soir, et repartira le dimanche dans la soirée. A 15 ans, Jeantou est un grand et beau garçon : cette jambe, quel dommage !!!

                                                                                                                                                         

Tante Léonie, une des tantes d’Emma, dont le mari est concierge à l’entrepôt des tabacs, propose d’ emmener Jeantou, en vacances à Biarritz. Quelle aubaine ! Les Delrieux ont loué une maison par l’intermédiaire  de connaissances et cela, pendant quinze jours. Le changement d’air fera du bien à Jeantou et il pourra ainsi mieux connaître ses cousins.

 

                                                                                                                                                        

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De gauche à droite : Jeantou, Tante Léonie, le cousin Jacques ; derrière, la cousine Renée et le cousin Paul.

                   

                      

 

Pendant son séjour à Saint-Cyprien, Henri Destal a parlé de sa nouvelle vie parisienne. Il avait écrit à Emma et Arthur mais le message n’était pas passé rue de la Mairie.

Au cours du repas dominical habituel, invité par le patriarche, il a décrit son nouveau quartier et son petit appartement, une mansarde sous les toits, donnant rue Tronchet, dans le 8ème arrondissement.

 

Henri est troublé par ses voisins du 4ème étage : les Smirnoff. Des noms en « off », il en a entendus en Allemagne, au camp de prisonniers de Münster,  camp international, et il avait d’ailleurs essayé de dialoguer avec eux, mais ils ne parlaient pas le français et  lui ignorait le russe.

Il a d’abord entendu  les enfants parler dans l’ escalier ; ils parlent le français avec une pointe d’accent très charmant. Un jour, il a osé les aborder et le prétexte trouvé a été : quel lycée  fréquentaient-ils ? Puis, ils ont pris l’habitude de se saluer et de se sourire. Enfin, il a demandé au grand s'il aimait la poésie française et devant le visage soudain éclairé du jeune homme, dans la foulée, il lui a proposé de venir voir ses livres de poésie dans sa mansarde.

Vous avez compris : la curiosité poussait Henri à provoquer une rencontre. Volodia, l’aîné, a annoncé sa visite et celle de son frère pour le dimanche suivant, dans l’après-midi. Henri avait trouvé du très bon café dans le quartier de la Madeleine et de délicieux petits gâteaux. Il avait aussi préparé ses dessins au fusain des bords de la Dordogne et avait mis en évidence sa mandoline récemment achetée à prix d’or. Il jouait la carte de l’Art pour séduire ses petits voisins, ayant entendu dire que les Russes  étaient grands amateurs.

 

Une invitation en retour ne s’est pas fait attendre et le dimanche suivant, il a été convié au déjeuner : un repas à la russe que le Périgourdin avait espéré. De son côté, il avait apporté- Grand Seigneur- une bouteille de champagne de chez Fauchon et un bocal de foie gras provenant de la réserve personnelle d’Emma. On n’a qu’une vie !!! Au milieu du foie gras, du koulibiac et du champagne, les langues se sont déliées pour le plus grand bonheur d’Henri. Il était minuit quand il a regagné sa mansarde.                                                                                                                                                           

                                                                                                                                                

Simon Simonovitch Smirnoff, le père de Volodia et de Boris, à peine la cinquantaine, était moscovite, à la tête de plusieurs fabriques de poêles russes dont son père avait été le concepteur.  Élément central, indispensable à tout appartement russe ou à toute isba, constitué de pierres, de briques, il était capable, à partir d’une seule importante flambée, de restituer la chaleur souhaitée pendant 24 heures. Simon Smirnoff avait deux succursales, l’une à Novossibirsk, l’autre à Irkoutsk.

                                                                                                                                                       

 

 

 

 

 

Le poêle servait de chauffage, de four à pain, permettait de faire la cuisine, de prendre des bains. Il servait aussi de lit mais seul un homme, chef de famille ou l’aîné, pouvait s’allonger sur le poêle.

 

Maxime Gorki se remémore le poêle dans son récit : « Enfance ».

« Je dormais sur le plancher entre le poêle et la fenêtre. J’étais à l’étroit et pour être plus à l’aise, je glissais mes pieds sous le poêle où les blattes en passant, me chatouillaient. J’éprouvais d’ailleurs dans ce réduit, quelques petites satisfactions délicieuses ».

 

 

 

Poêle des villes, recouvert de faïence

                                                                                                                                                         

La famille Smirnoff menait une vie confortable entre Moscou et les villes de la province mais se trouvait dans le collimateur des Bolcheviks. Ils se sentaient surveillés en permanence et les arrestations infondées se multipliaient autour d’eux.

                                                                                                                                                        

Une fois par mois, ils partaient à Novossibirsk ou à Irkoutsk, dans leur datcha, où Simon supervisait les chantiers de la région ; ils faisaient suivre les précepteurs pour les enfants.

Après l’assassinat du Tsar et de la famille impériale, Simon Simonovitch a commencé à penser à l’exil. Face aux arrestations et aux déportations qui gagnaient du terrain, il savait que leur tour allait vite arriver. S' il n’avait pas confiance dans son contremaître de Moscou, par contre, à Irkoutsk, il pouvait compter sur Alexei Bourdine, son second.

Au cours de deux voyages, ils avaient fait suivre,jusqu’à Irkoutsk, dans le Transsibérien, des caisses contenant de la vaisselle, de l’argenterie, des tableaux, du linge de maison, etc.

 

Le projet de Simon Smirnoff était le suivant : en allant à Irkoutsk, ils ne pouvaient pas être soupçonnés de désertion puisqu' il était dans ses habitudes de rejoindre cette ville. Les fameuses caisses étaient parties à destination des docks de Londres, via Vladivostok, où Alexandre Gorbatov, un ancien colonel des Hussards d’Alexandra Féodorovna et ami, s’était reconverti. Maintenant, c’est à eux de jouer, destination : Paris.

 

 

Russie

 

 

A Irkoutsk, ils ont repris un billet du Transsibérien jusqu’à Vladivostok qu’ils ont  rejoint après maintes et maintes péripéties dues aux conditions climatiques. Sans perdre de temps, ils ont emprunté le bateau jusqu’à Port-Arthur, devenue enclave russe depuis 1898, et là ils ont pu embarquer pour Londres. La traversée était interminable et la mer hostile. Après quelques jours de repos à Londres, ils ont pu rejoindre Paris. Une semaine à l’hôtel a été mise à profit et ils ont trouvé cet appartement, 35 rue Tronchet.

Ils sont dans leurs bibelots, tableaux, argenterie, tentures, tapis. Un mince réconfort par rapport à ce qu’ils ont laissé. Pour le moment, ils ont les reins solides car ils ont pu faire suivre leurs bijoux, leurs roubles-or, leurs francs-Poincaré. Oui, leurs francs-Poincaré, parce que Simon Smirnoff était venu plusieurs fois en Alsace, après 1918, proposer ses poêles et former les Alsaciens.

 

Le Crédit Lyonnais n’a pas hésité à lui louer un coffre mais Smirnoff ne veut pas rester oisif, si bien qu’il a trouvé du travail aux Galeries Lafayette du boulevard Haussmann, au rayon chauffage domestique. Mais aussi, il faut donner l’exemple aux fils qui n’auront pas la vie facile que leurs parents ont connue avant la Révolution soviétique.                                                                                                                                                        

 

Simon et Olga Smirnoff sont préoccupés : leur nièce Marie Alexandrovna  Smirnoff a envoyé une lettre de Saint-Pétersbourg annonçant deuil et inquiétudes. Dans quelques jours, voire quelques semaines, sa décision étant prise, elle aussi  se retirera à Paris.

 

 

Françoise Maraval

 

 

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Bordure enlevée

 

 

 



 

 



23/08/2022
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