Terre de l'homme

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De belles gens. Suite n° 39. Saga de Françoise Maraval

Après le décès de Pierre Merlhiot qui, naturellement, a plongé dans l'émoi son lectorat et ses contributeurs, Françoise-Marie tint à marquer une certaine retenue de décence pour poursuivre sa saga. Elle reprend donc, aujourd'hui.

 

 

DE BELLES GENS

 

 

 

Épisode 39

 

 

 

 

De la rue de la mairie, à la rue Lafayette,

 

 

Résumé de l’épisode précédent :

Yvonne et Achille Marchive habitent maintenant rue de la mairie, dans le bas du village. Achille a trouvé un emploi de menuisier à l’usine d’Allas-les-Mines, usine de chaux et de ciment. L’accueil de leurs nouveaux voisins, les Maraval, les Rougier, les Souletis, les Roye, les Édouard, leur a réchauffé le cœur. Ma famille maternelle et ma famille paternelle sont désormais à 30 mètres l’une de l’autre.

 

 

Hormis la petite Marcelle Destal, il n’y avait pas d’enfant dans la rue de la mairie, contrairement au quartier de Montmartre, vrai nid de familles nombreuses. Les jeux des enfants, leurs cris de joie, leurs pleurs aussi, manquaient.

C’est avec beaucoup de tendresse que Jean Maraval, le voisin immédiat du jeune couple, regarde les  petites filles jouer dans la rue. Lui aussi, aurait pu avoir une famille nombreuse s' ils n’avaient pas perdu deux enfants en bas-âge, Antoine et Émile. Emma, quant à elle, et surtout depuis que son fils Jeantou est en apprentissage à Bergerac, trouve que la maison est vide. Elle aurait tant voulu une fille… Mais, après sa chute et sa fausse couche de 1916, elle n’a pas pu concrétiser son vœu : le docteur Costes ne s’était pas trompé, le jeune Jeantou sera fils unique.

 

 

Dans sa nouvelle maison de la rue de la mairie, Emma s’y sent pourtant bien. Mais, quand elle voit le flot des enfants qui passe devant chez elle, entrant ou sortant de l’école maternelle ou du cours préparatoire, elle a un pincement au cœur. Arthur rentre tard et il est devenu boulimique de son emploi à l’usine de chaux ; il multiplie les allers-retours Tuilières-le Buisson. Dès qu’il est de retour à l’usine, son camion est aussitôt rechargé et ainsi les livraisons s’enchaînent. Il ne compte pas ses heures puisqu’il est payé au chargement. Quand il a signé le contrat avec Louis Bouteil, il ne s’imaginait pas faire une si bonne affaire. Il est fier : ils ont pu devenir propriétaires de leur nouvelle maison, maison certes modeste, mais ils sont propriétaires. Au premier étage, une pièce donnant sur le jardin, est devenue l’atelier de couture. Emma a commandé une grande table de tailleur à Lulu Tabanou et sa machine à coudre « Singer » y a trouvé sa place. Elle a toujours sa petite entreprise de roulier, d’ailleurs florissante, et qui ne lui prend pas beaucoup de temps car elle maîtrise son affaire. Depuis peu, elle s’est lancée dans la couture et les premières clientes sont arrivées.

                                                                                                                                                         

Yvonne s’est avancée jusque chez Emma avec son aînée, Yette. La petite a besoin d’une robe. Toutes  trois ont choisi, sur échantillon, un tissu vendu par Mme Cabannes, rue de la traverse basse. Après avoir pris les dimensions, Emma  a pu chiffrer un devis, un devis calculé au plus juste. Yvonne est d’accord et Yette est contente : elle va avoir une robe toute neuve.

Les paquets envoyés par M et Mme R. de Montpon sont arrivés et Aimée et la petite Clémence ont de nouveaux habits, des habits de qualité, des habits tout neufs bien que portés. Yette n’a rien puisqu’elle est plus âgée que les petites filles de l’horloger. Pour ne pas qu’elle se sente lésée, Yvonne lui fait le plaisir d’une belle robe.

 

Henri Destal donne de ses nouvelles régulièrement à Emma. Il se fait discret vis-à-vis  de la famille de Russes blancs du 4ème étage, depuis qu’ils ont accueilli leur nièce de Saint-Pétersbourg. Volodia rencontré dans l’escalier, a dit qu’elle avait besoin de beaucoup de repos, son départ de Russie et son voyage l’ayant éprouvée.

 

Quand Maria avait décidé de remplir deux grandes malles à destination de la France, elle n’osait pas espérer qu’elles arriveraient à bon port. Elles sont là et leur contenu réchauffe le cœur de la jeune émigrée. En compagnie de son oncle, elle s’est présentée à l’agence du Crédit Lyonnais pour ouvrir un compte et pour se faire attribuer un coffre. Pendant tout le voyage, elle avait autour de la taille basse de sa robe d’hiver, caché dans la double ceinture, le fruit de la vente de la librairie et de la maison d’édition. Dans les ourlets de sa robe, la vieille domestique avait cousu, solidement et adroitement, les chaînes en or cédées pour faire l’appoint de la transaction et celles issues de sa propre famille. Une robe qui valait son pesant d’or !!! Le reste des bijoux, elle le tenait dans son bagage à main muni d’un double fond : les colliers et sautoirs de perles, les médaillons à effigie des tsars Alexandre III et Nicolas II, les bagues en or et émeraudes, en or et rubis, les diadèmes ornés de pierres semi-précieuses, les montres ciselées. Elle avait laissé aux domestiques, un petit pactole et une datcha à Novossibirsk.

 

Maintenant reposée, elle mesure la chance qu’elle a eu d’avoir échappé aux usurpateurs. Bien sûr, le souvenir du passé, celui d’avant la révolution bolchevique, l’attriste profondément. En regardant par la fenêtre, elle aurait voulu voir encore une fois Saint-Isaac sous la neige.

 

 

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La concierge du 35, rue Tronchet avait promis  de trouver un petit appartement pour Maria et c’est à deux pas de là, rue Vignon, qu’elle lui a dégoté une grande mansarde au 18 de la rue.

Maria a tout installé avec goût : elle a mélangé l’art russe et l’art nouveau. Les sofas viennent des Galeries Lafayette où son oncle Simon a un compte puisqu’il y est employé. Elle y a trouvé aussi une petite salle à manger en acajou : table, chaises et buffet. Les tapis arrivés dans les malles sont étalés au sol et les tentures de la place Saint-Isaac complètent l’atmosphère. Les bibelots, l’argenterie, les tableaux, les livres, ah ! Oui, les livres laissent entendre que l’on pourrait être encore à Saint-Pétersbourg.

 

Maria Smirnoff aurait pu vivre de ses rentes mais elle veut vivre dans le présent de ce pays d’accueil et y préparer son avenir. Maîtrisant la langue française et la comptabilité, elle espère trouver du travail. Selon la volonté de son père, elle avait appris le français avec joie et application, partageant un précepteur du « Pays des Droits de l’Homme » avec une autre famille russe.

C’est un voisin de sa famille de la rue Tronchet qui propose une piste : ce voisin, c’est Henri Destal. Commercial à la Compagnie d’Assurances « le Phénix », il a appris que l’on recherchait des comptables au sein de l’entreprise et par l’intermédiaire de Volodia, l’information est passée.

 

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La rue Lafayette à Paris

                                                                                                                                                                                                                                                                           

 

Le bureau de recrutement, intrigué, a reçu la jeune candidate russe. Elle est arrivée, sobrement habillée d’une robe noire, peu maquillée, juste un peu de poudre, la poudre qu’elle sentait dans le cou de sa mère et un rouge à lèvres vif sur les lèvres.

Elle se tenait devant quatre hommes, eux aussi sévèrement vêtus de noir. Plus tard, elle apprendra qu’il s’agissait du Directeur général, du Directeur des ressources humaines, du Directeur d’exploitation et du Chef comptable. Elle s’est présentée succinctement et les questions ont fusé de toutes parts. Ils voulaient la lettre de recommandation de son dernier employeur : mais quoi ? Ne comprenaient-ils pas qu’elle était russe. Qu’auraient-ils compris d’une lettre en russe ? C’est alors que le chef- comptable a pris l’initiative de l’interroger en comptabilité et là, elle s’est tout de suite sentie à son aise. Les références de sa formation ? : elle a appris sur le tas chez un ami de son père.

On ne pouvait que constater qu’elle maîtrisait le français avec juste une pointe d’accent, d’ailleurs fort charmant et que le vocabulaire de la comptabilité en faisait partie. Elle a été sèchement remerciée. On s’est assuré qu’elle avait bien donné son adresse ! on lui écrirait…

                                                                                                                                                        

Mais, au fait ! comment avait-elle su que la compagnie cherchait des comptables. Maria a avancé le nom d’Henri Destal. Les trois Directeurs se sont regardés : visiblement, ce nom ne leur disait rien et ils ont interrogé du regard le Chef-comptable. Oui, il connaissait ce nom pour l’ avoir vu passer sur les pièces comptables. Quand elle a quitté le bâtiment, elle avait l’impression de marcher sur de la ouate. Elle n’y croyait pas.

 

C’est arrivé bien plus tard, dans une enveloppe avec le sceau de la Compagnie d’Assurances : elle était prise à l’essai. Il fallait qu’elle se représente pour se faire expliquer les dispositions du contrat et le signer.

 

 

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  Maria Alexandrovna en 1917 : elle a alors 17 ans

 

 

                                                                                                                                                        

Henri Destal, le Français du dernier étage du 35 rue Tronchet, a été remercié ; et, pour ce faire, Maria a donné une petite réception  dans sa mansarde de la rue Vignon. Comme quand elle recevait chez son père, les jeunes écrivains, au 1er étage de la librairie de Saint-Pétersbourg, elle voulait que ce soit parfait. Les petits-fours salés et sucrés de chez Fauchon côtoyaient le caviar de la place de la Madeleine. Le champagne et la vodka attiraient les regards et le thé pouvait être servi à tout moment. Tante Olga avait, elle aussi, apporté ses petites gourmandises et Henri offrait tout simplement des roses, roses d’une infinie délicatesse.

 

Henri pensait voir une cousine d’un certain âge, bien enrobée, et il fut surpris à la vue de cette encore jeune fille. Elle avait soigné ses cheveux et sa toilette. Elle faisait preuve d’une réelle aisance pour présenter les plats et pour proposer des boissons. Son corps ondulait dans tous les sens  pour n’oublier personne. Elle a de la classe, pense Henri. Par politesse envers le Français, tout le monde s’exprimait en français. Un vocabulaire, aussi riche, sorti de la bouche de cette Russe, pouvait surprendre. Notre langue avait embelli : une envolée musicale et mystérieuse la faisait voltiger dans la pièce. Maria s’est enfin assise et sa façon nonchalante de croiser  les jambes a semé le trouble chez Henri. Quand elle disait « Henr.r.ri », on avait l’impression qu’elle dégustait un bonbon au goût exquis.

Avec le thé et le café, elle avait proposé des petits cigares russes à la saveur et au parfum envoûtants et elle en fumait, elle-même, avec un porte-cigarette, véritable œuvre d’art. Elle fumait avec une grâce toute naturelle et elle charmait tout le monde. 

La soirée a été très réussie et quand Henri a regagné sa mansarde, il a eu l’impression de revenir d’un long voyage…

 

 

Françoise Maraval

 

 

 

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Bordure enlevée

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20/09/2022
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