Terre de l'homme

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De belles gens. Suite n° 47, première partie. Saga de Françoise Maraval

 

DE BELLES GENS

 

 

Épisode 47

 

 

 

1928 : Le mariage d’Henri, 1ère partie.

 

 

 

Résumé de l’épisode précédent :

Yvonne et Achille Marchive ont désormais six enfants avec l’arrivée d’Hélène au mois de mars. Leur niveau de vie s’améliore mais, du lever au coucher du soleil, le travail régit leurs journées.

Emma est heureuse d’apprendre les fiançailles de son frère Henri avec Maria, la jeune Russe. Tous les Maraval sont invités au mariage qui aura lieu à Paris. Il va falloir penser aux toilettes pour ces dames et aux habits pour les messieurs.

 

 

La date du mariage est enfin connue : ce sera le samedi 8 septembre 1928 à Paris. Emma  pense à sa toilette ; depuis bien longtemps, depuis la mort d’André, son beau-frère, elle n’a pas fait de frais de toilette, hormis celles de son cru. Elle ne veut pas représenter la France profonde et décide de s’habiller à Bordeaux. Les adresses connues du temps où elle était au service des Anderson, sont toujours d’actualité. Elle se veut sobre mais élégante. Sans aucun doute, elle va trouver.

Arthur ne veut faire aucuns frais pour sa tenue personnelle. Le costume trois pièces, confectionné à Saint-Cyprien par Mme Cabannes, il y a quelques années, n’a pas pris une ride.

Quant à Jeantou, qui vient d’avoir 20 ans, c’est l’occasion de lui faire faire un bel habit ; et, pour l’atelier de couture de Bergerac, c’est l’opportunité de s’entraîner avec un mannequin vivant et disponible. Jean Maraval a fini son apprentissage mais le maître-tailleur lui a proposé de rester pour le seconder dans la formation de jeunes apprentis.

Le cadeau de mariage a été trouvé par Arthur. Les futurs époux ayant décidé de venir en lune de miel à Saint-Cyprien, la famille Maraval leur offre les nuitées à l’hôtel de la Poste et ainsi, pour eux, une parfaite indépendance. Pour les repas, ils seront invités de tous côtés.

 

Chaperonnée par son oncle Simon, Maria, rattrapée par ses souvenirs, veut prendre contact avec la Colonie russe de la rue de Grenelle. Les émigrés se sont organisés. En 1926, dans le seul département de la Seine, 45 000 Russes  dont 5 000 naturalisés, y résident et constituent le troisième groupe d’étrangers après les Italiens et les Belges.

Maria veut établir des contacts et faire un don, car s' il existe des réfugiés assez fortunés pour s’installer dans des hôtels particuliers, d’autres vivent dans des foyers, dans des pensions de familles, dans de petits appartements, dans des mansardes ou dans des chambres de bonne.

Maria apprend que de nombreuses associations et structures d’entraide ont vu le jour : le foyer des infirmières, rue Boileau, le Secours aux enfants de réfugiés de Russie, le Centre d’aide à l’émigration russe…                                                                                                                                                   

D’autres associations, celles-ci professionnelles, se sont mises en place. Le contingent d’étrangers russes dans l’industrie automobile est très important mais inférieur à celui des Africains et des Italiens. L’emploi dans cette branche industrielle est en pleine expansion. Les ouvriers russes se sont installés dans les quartiers voisins des usines ; on recense 2 000 Russes dans le canton de Boulogne-Billancourt qui ont mis en place des associations d’anciens combattants, une Caisse de Secours mutuel et leur propre paroisse. Les ouvriers russes sont perçus favorablement par la Direction pour leurs qualités professionnelles et aussi pour leur conduite. Les industriels ont intérêt à embaucher une main-d’œuvre réputée pour son anti-bolchevisme, une garantie de loyauté précieuse en ces années où le Parti tente de faire de Renault, un des grands bastions communistes de la région parisienne.

Un ouvrier russe sur quatre est un ancien gradé de l’Armée blanche.

 

 

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La sortie des ouvriers de l’usine Renault de Boulogne-Billancourt

 

                                       

                                  

Maria est en admiration devant ses compatriotes qui n’ont pas rechigné à accepter des métiers qui n’ont rien à voir avec leur ancienne condition. Il faut bien vivre et merci à la France qui les a accueillis. Le Russe, qui les reçoit à la Colonie, est un ancien colonel de l’Armée impériale. Il n’est pas avare d’informations et continue ses explications puisque ses interlocuteurs boivent ses paroles.

 

C’est dans le mouvement associatif de l’émigration, en particulier dans les Unions d’anciens combattants, que se fait la promotion des chauffeurs de taxis. Ce sont les associations qui organisent les cours de formation et contribuent ainsi à la création d’une véritable «  corporation ».                                                                                                                                               

L’embauche massive des réfugiés dans les entreprises de taxi, vers le milieu des années vingt, suscite des réactions indignées de chauffeurs de taxi français qui,  par la voix des syndicats et  en

premier lieu de la C.G.T, dénoncent cette nouvelle concurrence.  Sous la pression syndicale, le ministre du travail, Durafour, est amené à limiter par l’ordonnance d’avril 1926, l’activité des chauffeurs russes. En réponse, les premières associations russes de chauffeurs de taxi voient le jour. L’Union des chauffeurs russes crée une bibliothèque et un club pour ses membres où elle organise des conférences,  ouvre des cours d’apprentissage automobile, des cours de langue anglaise.

 

 

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L’interlocuteur de Maria et de Simon Smirnoff s’arrête un instant car il a vu derrière les carreaux de son bureau vitré, un personnage qui regarde Maria et qui en reste stupéfié. Bien qu’il soit terriblement amaigri, Maria reconnaît Dimitri Malinoff, l’ami de la famille, un ancien négociant en caviar et vodka. C’est dans son entreprise que Maria a appris la comptabilité. C’est aussi lui qui a préparé le départ de sa protégée vers la France.

Bien avant la chute du tsar, Malinoff avait senti le vent tourner. Il avait ouvert des comptes de dépôts dans les pays avec lesquels il faisait du commerce. Quand il a été déporté en Sibérie, il avait dans les talons de ses chaussures, quelques devises et quelques roubles et il a pu s’évader en soudoyant les gardes du camp. Pour revenir à Saint-Pétersbourg, il a beaucoup marché mais, aussi, il a eu l’opportunité de s’inviter dans des charrettes ; un voyage d’un an dans le mauvais temps et le froid. Il est allé rôder autour de sa maison jusqu’ au jour où il a pu intercepter un de ses anciens employés de confiance. Il a  récupéré en une dizaine de jours, avec maintes précautions, des habits dignes de ce nom, un sac de voyage, des devises bien cachées et quelques souvenirs. Il a fait une escale à Copenhague, pour y vider le compte bancaire qu’il y avait ouvert. Pendant son exil, il a pensé à Maria, à son adresse parisienne, restée malheureusement dans le tiroir de son secrétaire.

Pour avoir fait du commerce avec les gérants des boutiques de caviar et de vodka, de la place de la Madeleine, il savait que Maria vivait non loin de là. Il a erré dans le quartier, espérant l’apercevoir.

 

La rencontre du jour est pathétique ! Maria n’est pas loin de la crise de nerfs. Ils sont tombés dans les bras l’un de l’autre. Tout un pan de leur vie remonte à la surface. C’est à la fois heureux et douloureux. Bien sûr, Dimitri Malinoff peut compter sur Maria : ils vont se revoir, se revoir souvent.  Malinoff, ce chef d’entreprise reconnu sur la place de Saint-Pétersbourg, est devenu chauffeur de taxi et secrétaire de l’Union des Chauffeurs de taxis russes. Le siège de cette association est à la Colonie russe, c’est pour cette raison qu’il est là. Il doit vite partir reprendre son service de chauffeur de taxi ; cependant, Maria a le temps de faire un don à l’Union, un don qui n’a jamais été fait avec autant de bienveillance. Ils se sont donné rendez-vous chez Simon Smirnoff, le dimanche suivant.                                                                                                                                               

A la Colonie, Maria a récupéré des adresses d’artisans russes dans le secteur de la confection et de la couture. Elle doit penser à sa robe de mariée et à l’habit d’Henri. Elle constate que les Russes sont nombreux dans la haute couture, dans la broderie, la peinture sur tissus, la fourrure. Elle trouve son bonheur, rue Lecourbe, dans le 15ème arrondissement.

 

En ce 8 septembre 1928, tout est prêt pour célébrer le mariage d’Henri Destal et de Maria Alexandrovna Smirnoff. Les Cypriotes sont arrivés en train, la veille au soir : Emma, Arthur, Jeantou junior, la petite Marcelle et Fonfon. Henri a réservé, pour eux, des chambres à l’hôtel de Saint-Pétersbourg dans le quartier de l’Opéra. Ils sont tous très beaux pour faire honneur au marié qu’ils n’ont presque pas vu. Chez Simon Smirnoff, la mariée a été apprêtée. La maison de couture est venue à domicile, habiller Maria. La coiffeuse de la rue Tronchet, une Russe, a fait de l’épaisse chevelure de sa compatriote, une œuvre d’art. Un maquillage discret a fini d’illuminer la future mariée.

 

La cérémonie civile a  lieu à la mairie du 9ème arrondissement.

 

 

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Hôtel de ville du 9ème arrondissement de Paris

                                 

                            

La cour de l’ancien hôtel d’Augny  est envahie de voitures. Les huissiers de la mairie demandent  aux futurs mariés et à leurs invités de se rapprocher des salles de mariage, les salles «Victor Hugo » et « Lamartine ». La salle des « pas perdus » est bondée et on comprend aisément que les officiels ont pris du retard. Nombreux sont ceux qui se plaignent de la chaleur et du manque d’espace. Les mariages se font à la chaîne et une cohue entre ceux qui entrent et ceux qui sortent, couronne le tout. Les dames ont peur pour leurs toilettes, on se marche sur les pieds, les plus petits en perdent la respiration. Enfin, c’est le tour du mariage Destal-Smirnoff, salle « Lamartine ». L’adjoint au maire débite son laïus à toute vitesse.

 

Emma pense qu’on est bien loin de la sérénité des mariages périgourdins.

                                                                                                                                                        

Une procession de taxis, avec en tête Dimitri Malinoff, les conduit, ensuite, 12 rue Daru, au pied de l’église orthodoxe Saint-Alexandre-Nevski dans le 8ème arrondissement. De nombreux badauds russes s’y sont regroupés pour voir arriver le mariage.

 

Cette église a été consacrée en 1861 . Elle est le siège de l’Archevêché des Églises orthodoxes russes en Europe occidentale, dans la juridiction du Patriarcat de Moscou. Déjà, au XIXème siècle, environ un millier de Russes résident dans Paris et ne disposent pas de lieu de culte autre que celui situé à l’ambassade russe de Paris. Alors, on décide de construire une église permanente. Le financement est assuré essentiellement par souscription, en Russie et dans les milieux russes à travers le monde. Le tsar Alexandre II donne, sur sa cassette personnelle, environ 150 000 francs-or. En France, les dons des orthodoxes affluent, mais également ceux de catholiques ou de protestants. L’église est consacrée le 11 septembre 1861, veille de la Saint-Alexandre-Nevski par l’archevêque Léonce de Réval, futur métropolite de Moscou.

 

 

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                                                                                                                                                                              L’église orthodoxe Saint-Alexandre- Nevski à Paris

 

                                                                                                                                                                                             

                           

                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                       

Après la cohue qui a accompagné le mariage civil, l’univers incroyable de l’intérieur de l’église orthodoxe apaise et réconforte. Dans un premier temps, on est perdu dans cette immensité, on n’a plus l’impression d’être sur terre mais au milieu des anges. Emma ne sait plus où poser  les yeux , tout est beau et plonge l’observateur dans un monde irréel.

Un autel latéral a été choisi pour la cérémonie : l’autel élevé en l’honneur de Saint-Isaac. Enfin, on peut apercevoir les mariés. Maria a une robe de mariée très parisienne, dernier chic ! Une robe blanche en taffetas et dentelle qui allonge la silhouette et met en valeur le joli buste de la mariée. Ses cheveux hautement placés sont surmontés d’une fine capeline rose pâle. Quant à Henri, son costume trois pièces de plusieurs tons de gris en impose.

Emma regarde Arthur. Il sait à quoi elle pense : leur propre mariage. Plus de 20 ans se sont écoulés et, chacun de leur côté, ils revoient le film de ces décennies passées.

Le pope s’exprime en russe, du moins on l’imagine !!! c’est très cérémonial. Le moment redouté par Emma arrive. La petite Marcelle, la nièce d’Henri, doit présenter aux mariés, les alliances sur un coussin de velours rouge. Depuis que Marcelle ne pince plus ses copines de classe, elle a un autre toc. Dès qu’elle se trouve en difficulté, elle lance des éclats de rires très aigus. Si quelqu’un s’exprime, un rire nerveux qu’elle ne peut pas contrôler, vient déstabiliser la personne concernée qui se demande si elle a dit une énormité. Emma a rassuré l’enfant et tout se passe bien. Alice n’a pas souhaité venir au mariage mais a confié Marcelle à sa marraine Emma. L’enfant se sent des ailes dans sa jolie robe rose à volants.

 

A la sortie de l’église, les chauffeurs de taxi font une haie d’honneur. Maria et Henri sont radieux. On prend quelques photos et il est temps de rejoindre la salle de restaurant, réservée à la Colonie russe, rue de Grenelle.

 

Françoise Maraval

 

 

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Bordure enlevée

 

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Les billets en instance.

 

Un passionnant débat sur le "sacré".

C'était "l'Hôtel du commerce", retour sur un pâté de maisons.

C.R. du Téléthon à Sagelat.

Michelet a-t-il eu tort d'écrire "Les palombes ne passeront  plus".

"Le Théâtre de la Nauze" attendu dans le creuset de la Ménaurie.

Le Conseil d'État est-il un cercle qui empêche de tourner en rond.

La périphrase est-elle une pédante figure de style, une saillie d'humour ou une échappatoire.

L'ordre séquentiel risque fort d'être remanié.

 

 

 



22/11/2022
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