Terre de l'homme

Terre de l'homme

Robert Vignal était le personnage à reconnaître

 

 

SAINT CYPRIEN

 

 

Françoise Maraval, Cypriote de cœur, aime "son" village natal et, bien au-delà de ses vieilles pierres, l'âme des personnages qui ont bâti, sur cette rive droite de la Dordogne, les passerelles qui ont signé cette ruralité profonde. Elle vibre sous les pinceaux de Robert Vignal, le personnage que Françoise aurait aimé voir reconnaître par le lectorat de Terre de l'homme

L'interrogatrice, un brin déçue que "son" personnage soit resté blotti dans l'ombre, revient aujourd'hui vers nous pour lui donner un peu de lumière. Qu'il soit permis de dire qu'il aurait été fort regrettable, pour la bonne ville du Dr Boissel, que l'artiste que Françoise nous présente, aujourd'hui, vacille dans un oubli bien prématuré.      

 

 

Robert Vignal

 

       

 

Robert Vignal est né en 1929. Quand je l’ai connu en 1954, j’avais 10 ans ; il habitait dans la ferme de ses parents au lieu-dit de " La Passée " à Saint-Cyprien.

Ma tante Marcelle, institutrice, venait d’épouser Christian, le cousin germain de Robert, lui aussi instituteur. La famille Vignal les avait invités à un déjeuner et je faisais partie de la sortie. Le repas a dû être un superbe repas périgourdin, je ne m’en souviens pas. Mais ce dont je me rappelle, c’est de  la phrase lancée solennellement  par Mme Vignal à la fin du repas et adressée à Robert : « maintenant tu peux aller les chercher ».

 

Sorti de la pièce, il est revenu avec deux tableaux qu’il avait signés. Je n’avais jamais entendu parler de peinture mais à voir la tête de mon oncle et de ma tante, je compris que ces toiles les bouleversaient. Sur l’une d’elles, je revoyais la basse-cour de la ferme telle que je l’avais vue en arrivant et sur l’autre « les maisons » des animaux. La basse-cour était criante de vérité. Les poules couraient dans tous les sens, le tas de fumier était celui dont l’odeur m’avait interpellée, la porte de l’habitation était grande ouverte.

 

Robert nous a donné l’explication que nous attendions. En 1953, il a dû être  hospitalisé en raison de calculs rénaux et il a mis à profit son séjour à l’hôpital, en participant à un atelier de peinture. Ce fut une véritable révélation et la naissance d’une vocation.

 

Il s’est beaucoup documenté, a beaucoup lu. Il était plus particulièrement attiré par les impressionnistes : Van Gogh était son favori. Quelques années plus tard, j’ai à nouveau entendu parler de Robert. Lili, une amie de ma mère, venait de se marier à un peintre parisien et en vacances à Saint-Cyprien. Le peintre Duhalque découvre les premiers tableaux de Robert. La qualité de l’ouvrage l’étonne et il encourage le jeune Cypriote à persévérer dans la voie de la peinture. Tout va alors très vite : le jeune débutant expose au musée d’art moderne de Paris et refuse de signer un contrat d’exclusivité avec une grande galerie parisienne. Il veut rester libre.

 

Plusieurs décennies se sont écoulées avant que je ne revois notre peintre. A la fin des années 80, en vacances à Saint-Cyprien et me promenant avec une amie dans la campagne, nous sommes passées devant une petite maison. Mon amie me dit : « c’est l’atelier de peinture de Robert Vignal ». La porte était grande ouverte : nous sommes entrées. Robert nous a accueillies avec un large sourire, il n’avait pas changé et se souvenait de moi.

 

 

Repas de chèvres

 

 

De nombreuses toiles magnifiant le travail de la terre et la vie du monde paysan étaient exposées. Au premier coup d’œil, il n’est pas difficile de comprendre à quel point le peintre est viscéralement attaché à son terroir.

 

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Le labour est présent avec son attelage : un cheval puissant conduit par le paysan, de belles mottes de terre rougeâtres et prometteuses. D’autres scènes de la vie paysanne sont représentées : la moisson, les foins, le berger et ses bêtes, les vendanges, le canto, le chabrol, les veillées etc. … Partout la peinture porte des touches épaisses et généreuses.

Dans la deuxième salle de son atelier, se trouvait un tableau qui m’a choquée. Je vous décris le tableau : nous sommes dans une chambre dépouillée, au milieu un lit d’une simplicité monastique sur lequel gît un mort que l’on observe de profil dans une raideur cadavérique. Sur le dos du lit en bois, veille un corbeau. L’oiseau et le mort ont le même profil.

Les couleurs du tableau sont dans le même esprit… J’étais tellement sidérée que je n’ai pas posé de question. Mon visage devait parler pour moi. Robert n’a rien dit.

 

 

J’y ai beaucoup pensé ; à l’évidence, il ne s’agit pas d’une simple mort, bien que la mort par elle-même, soit terrible. Je savais Robert cultivé, nourri de livres. Alors j’ai cherché et voilà ce que j’ai trouvé dans le domaine du symbolisme.

Dans l’Ancien Testament, au premier Livre des Rois, les corbeaux mentionnés, disparaissent, fondus dans la figure prodigieuse et solaire du prophète Élie. Ce dernier s’est insurgé contre Achab, roi d’Israël, et contre Jézabel, son épouse, pour avoir répandu le culte des idoles. Le prophète doit fuir dans le désert et envoyés par Yahvé, des corbeaux vont le nourrir.

L’artiste, dans la solitude de sa création, rejoint Élie, il doit supporter son aridité. Sans le visiteur nocturne, aucun épanouissement ne peut être espéré. Le corbeau représente le souffle de vie, l’impulsion créatrice, l’élan qui vient du ciel muni de provisions de force vitale. Nous sommes loin de la mort, au contraire : l’artiste s’est représenté, sec d’inspiration, mais l’élan inspirant  qui  vient du ciel veille sur lui et va le nourrir.

 

 

Vignal n° 1

 

Une copie de "La nuit étoilée" de Van Gogh, peinture de Françoise Maraval.

                                                         

Au cours d’une autre visite, j’avouais à Robert que je m’essayais à la peinture. Je lui  ai apporté cette copie d’un tableau de Van Gogh : « La nuit étoilée à Saint-Rémy de Provence ». Il m’a complimentée et la peinture nous a rapprochés un peu plus.                  

                         

Puis il y a eu l’épisode de la « vache folle » : ses tableaux représentaient des vaches mortes dans les prés et une série de pièces de boucherie rouge sang qui ne donnaient pas envie de consommer. Mon boucher du Buisson-de-Cadouin avait derrière son étal, des photographies des tableaux de Robert. Le peintre a voulu témoigner de cette catastrophe qui a bouleversé et endeuillé le monde paysan. La population s’est mise à consommer moins de viande rouge au profit de la viande blanche. Notre ami a dû être aussi interpellé par l’histoire du  « veau aux hormones ». À côté de ces tragédies, les tableaux de scènes rustiques occupaient toujours  l’atelier.

 

 

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Mais ce tableau de naissance m’interpelle. Les éleveurs surveillent leurs bêtes. Laisser une vache vêler, seule, dans la campagne, m’étonne. D’autant que les vaches n’aiment pas l’humidité et qu’il n’y a rien à brouter dans ce pré. Y a-t-il un message, y a-t-il un symbole à saisir ? L’hiver 1954, l’hiver 1956 dans le sud-ouest ? Je regrette de ne pas avoir questionné, je me contentais de ce que je voyais. 

 

 

Naufrage

 

Robert a voulu faire « son radeau de la Méduse ». C’est une critique des Institutions. L’avenir est incertain. On est plutôt mal partis, on est cernés par une mer tumultueuse, on est en train de dériver. Mais pour combien de temps ? L’embarcation est  fragile, un naufragé est déjà tombé à l’eau. Ce sont des chômeurs qui ne savent pas où la Société les emmène. Ils semblent résignés, il est vrai que ce n’est pas le moment de manifester.

 

Les grands problèmes de société ont trouvé en Robert, un écho.

           

 

Pour ne pas oublier ! Il y a eu le douloureux épisode de la Shoah.

Les dessins, les toiles de l’artiste nous nouent les tripes. Les camps de concentration sont sous nos yeux, affreusement vivants. La destruction de l’Humanité n’est pas digne de l’Homme.

 

En visite à l’atelier, je cherchais toujours les nouveautés. Robert me dit :

            - regarde cette toile, peux-tu me dire ce que tu vois ?

 

Je la décris : Deux marches sur le pas d’une porte d’entrée largement ouverte, une femme est assise là. Elle a les coudes sur les genoux et se cache la tête dans les mains.

 

            - je vois une femme qui a de gros problèmes.

            - elle a le sida !

            - pourquoi une femme ?

            - pourquoi pas ? Comment représenterais-tu le sida ?

 

Il est allé me chercher une toile vierge.

 

Je suis rentrée chez moi bien embêtée. Je n’ai pas dormi de la nuit sauf un peu sur le matin. Le corbeau avait dû passer pendant ce court sommeil et voilà ce qu’il m’a inspiré.

 

 

SIDA

 

                                                                     

Les croix représentent le calvaire du malade, le deux virus verts et le serpent les éléments contaminateurs, les crabes, araignées, la douleur, la souffrance, les bougies la prière et un très faible espoir. Le vautour surveille, prêt pour le festin.

 

Robert m’a dit :

            - tu pourras le ressortir s'il y a d’autres virus !!!

 

Un jour, j’ai rencontré le peintre dans « la traverse » de Saint-Cyprien, il était tout joyeux :- je pars en vacances « en passant par la Lorraine ».

                               - avec tes sabots ?

                               - non, avec mon épouse, c’est une Lorraine.

C’est au retour qu’a commencé une longue série de gueules-cassées. Meurtri par ces visites qui remuent  l’âme des humains, il a voulu, une fois de plus, témoigner : 

                                               « Plus jamais ça »

 

Ses dessins sont criants de vérité. La guerre des hommes a rendu ces êtres presque inhumains. Que de souffrances derrière ces toiles, combien de vies brisées, comment se reconstruire ???

 

 

Triomphe de la mort

 

Enfin, les « faucheuses », celles-ci, symboles de la mort, se multiplient, sur les toiles de l’artiste. Je les trouve, assez souvent, plutôt souriantes, malgré leur décharnement total. Robert est à l’aise avec ces toiles. La mort fait partie de la vie : un cours de notre existence,  que de jalousies, que d’incompréhensions, que de différences, que de souffrances, d’injustices. La mort seule nous rassemble et nous met sur un même pied d'égalité.

             

 

Sur cette toile, la vie de l’artiste défile… La vie et mort ne font qu’un. La vie paysanne qui a nourri le début de sa création est présente : les chèvres, les moutons, la meule de foin, l’attelage et son cheval, le chien. Il faudra bien quitter cette terre, un jour ou l’autre !!!

 

Robert, je sais ce que tu fais là-haut : une fois de plus, tu témoignes de cette pandémie qui perturbe toute la planète. Robert, je veux te dire que je suis heureuse et fière de t’avoir trouvé sur mon chemin.

 

 

Françoise Maraval

 

 

PS : Quelqu’un peut-il me dire où sont passées ses toiles ? Merci.

 

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Demain focus sur un autre artiste 

Pierre Gonthier, un écrivain et ses secrets de pays

par Pierre Merlhiot 

 

 

 



22/08/2021
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