Terre de l'homme

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Saga de Françoise Maraval. Épisode n° 2. La jeunesse d'Emma

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Françoise-Marie Maraval, une contributrice active de ce blog, a quitté son Périgord natal mais le garde précieusement dans son cœur. Son âme est cypriote et elle se plaît à nous parler de ces êtres généreux qui, dans la bonne ville du Dr Boissel, lui ont ouvert la route.

Elle adorait, comme il se doit, ses aïeux et, aujourd'hui, elle fait revivre sur ce lien ses grands-parents. Françoise-Marie se trouve très fière d'avoir vu le jour quand le pays, notre pays, son pays, se dégageait de cette passe où la liberté était mise en jachère.

 

 

 

Myosotis — Wikipédia

 

 

À plusieurs reprises, sur ce blog, j’ai parlé de ma famille maternelle :

 - " Yette et le patronage de Saint-Cyprien " en octobre 2020.

 

-  " Un métier disparu : chaisier " en novembre 2020.

 

-  " Matricule 14360 " en novembre 2020.

 

-  " L’enfance d’Yvonne " en décembre 2020.

 

Récemment, l’article " Le 24 juin 1944 chez Maraval à Saint-Cyprien " m’a permis d’évoquer mes grands-parents paternels : Emma et Arthur.

 

 

 

 

 

La jeunesse d’Emma

 

Si vous voulez bien, nous revenons à cette journée du 24 juin 1944. Il est tard dans la soirée, le calme semble revenu, les soucis sont toujours présents pourtant il faut aller se reposer pour aborder

plus efficacement le lendemain. Emma s’installe sur son lit dans cette chambre qui ne sera jamais plus la même depuis l’intrusion des Allemands. Elle reste habillée pour pouvoir  faire face à un éventuel problème… Elle enlève pourtant la ceinture de sa robe noire pour donner de l’aisance à sa poitrine encore meurtrie par l’opération récente. La douleur inonde le bras gauche, elle essaye de se détendre et se laisse emporter par ses souvenirs.

 

Alors, elle se revoit à l’autre bout du village, à « la Gravette » : c’est ici qu’elle est née le 12 janvier 1887. Son père Rémond Destal, maréchal-ferrant, venu de Saint-André d’Allas, a installé sa forge dans ce quartier. Il y a rencontré et épousé la très jeune Aline Borde domiciliée chez ses parents. François et Marie Borde ont eu 10 enfants. Les naissances se sont échelonnées sur une période de 20 ans, si bien que Gabrielle, leur plus jeune fille, a le même âge qu’Emma.

 

La forge demande beaucoup d’investissements mais les revenus ne sont pas négligeables. Ainsi le ménage vit confortablement. Depuis les 2 ans de leur fils Marcel, le cadet d’Emma, Aline a ouvert un atelier de lisseuse dans la grand-rue. Emma va à l’école publique du village avec sa tante Gabrielle.

Mais tout est remis en cause !!! Rémond, en ferrant un cheval, reçoit un coup de pied de l’animal dans le ventre. Après des mois de souffrances, le père d’Emma décède à l’hôpital de Bordeaux. Il ne verra pas la naissance de son deuxième fils, Henri. Il naît un mois plus tard. Aline, installée près de l’hôpital, va y rester avec ses deux fils. Elle laisse Emma, alors âgée de 10 ans, à « la Gravette » chez ses parents : François et Marie. 

 

La forge est louée. Les revenus vont aider la petite famille en complément de ceux de l’atelier de lisseuse qu’Aline a transféré à Bordeaux. Emma passe ses journées entières avec Gabrielle, enfant intelligente et espiègle, toujours prête à jouer, à faire des farces. Elle vous regarde avec ses petits yeux moqueurs bleu myosotis. Emma, elle, est une enfant responsable qui cherche à aider sa grand-mère Marie, dans ses occupations quotidiennes.

 

Emma s’adapte à sa nouvelle existence. L’école l’intéresse beaucoup et obtient son certificat d’études primaires. Marie la garde avec elle, à la maison, pendant un ou deux ans, en attendant la fin de scolarité de Gabrielle peu portée sur les études. En deux ans, Emma se prête à toutes les disciplines des arts ménagers pour la plus grande satisfaction de sa grand-mère et de sa mère. A 14 ans, avec sa tante Gabrielle, elle va apprendre la couture dans un des nombreux ateliers de couture du  village. L’ambiance y est bonne, on y chante en travaillant. Gabrielle apporte le trouble avec quelques chansons paillardes qu’elle a entendu claironner par ses frères aînés et qu’elle a mieux retenues que l’histoire de France…

 

Aline avait formulé des rêves pour sa fille mais, à 16 ans, elle la place à Bordeaux chez des Anglais, les Anderson. Emma est heureuse de pouvoir enfin aider la famille en payant les études d’Henri alors que Marcel, de retour à « la Gravette », s’intéresse à la forge.

 

 

Emma

 

Emma

 

L’hôtel particulier des Anderson surplombe le Cours de l’Intendance, à deux pas du Grand Théâtre.

M et Mme Anderson sont des négociants en vins de Bordeaux. Plusieurs fois par mois, M. Anderson affrète un navire à destination de la Grande-Bretagne ou de son empire. Le train de vie de la maison est très élevé. Emma s’occupe des enfants : Kate huit ans et John trois ans. Elle doit encourager l’apprentissage du français enseigné par le précepteur. Le matin, elle lève les enfants, prend le petit- déjeuner avec eux, les entraîne à la toilette, puis les habille. Les vêtements des enfants sont magnifiques. Emma comprend que les étoffes sont d’excellente qualité et leur beauté… c’est d’un chic ! La jeune fille est émerveillée par la composition du petit-déjeuner : un chocolat au lait très épais dégage un parfum à la fois délicat et puissant, les toasts roux semblent fragiles, la marmelade brille de tout ses feux. Il y a aussi des œufs brouillés et du bacon. En deux jours, le vocabulaire d’Emma s’est terriblement enrichi. Au début, elle n’osait pas se servir. Les petits-déjeuners de « la Gravette » étaient vite pris. Quand elle reviendra au village, la nièce apprendra à la tante comment se tenir à table. Elle connaît par avance la réaction de Gabrielle qui se moquera... bien sûr.

    

Une couturière est venue prendre les mesures d’Emma. Elle s’est vite habituée à ses nouveaux habits gris perle, un gris chaleureux dans lequel elle se sent bien. Pour sortir, Madame a choisi une capeline noire. Emma est souvent dehors avec John et Kate, surtout avec John car sa sœur est occupée avec le précepteur, les professeurs de piano et de chant. La jeune demoiselle trouve que les enfants ont de la chance et elle aussi. C’est une vie rêvée qui lui est offerte. Les enfants l’adorent. Les parents sont contents de cette jeune fille qui, en peu de temps, s’est métamorphosée.

 

 

 

Port Bx

 

  Le port de Bordeaux à la fin du XIXe siècle

 

                                 

Une fois par mois, elle prend le train à la gare Saint-Jean pour se rendre à Saint-Cyprien. Henri et Marcel, prévenus par courrier, l’attendent sur le quai de la gare. Les garçons se disputent son sac, ils sont heureux de revoir leur sœur chérie. Marie et Gabrielle ont mis les petits plats dans les grands. Arrivée, Emma a des tas de choses à raconter : Bordeaux, quelle belle ville ! Tous ses commerces, ses attractions, ses promenades, mais aussi ses tentations… Autour de la table, tout le monde veut la suite du feuilleton : « chez les Anglais ». François, le pépé, est écœuré par un tel train de vie, il ne l’avait même pas imaginé, mais il est heureux pour sa petite-fille. Emma n’en dit pas trop pour ménager leur  susceptibilité, elle insiste sur l’éducation des enfants, leur gentillesse, leur simplicité, leur affection. La jeune fille repart le lundi matin.

 

En 1904, monsieur a fait venir de Londres, une voiture, une « Royce ». Elle est magnifique. Il y a encore peu de voitures dans Bordeaux. Toute la famille est en émoi. Peter propose une promenade pour le dimanche suivant.

 

 

Comédie Bx

 

La place de la Comédie au début des années 1900

 

                                  

Emma ne l’a jamais vu conduire de voiture. Et s'il ne s’en sort pas, et si... Emma est bien sûr de la sortie. Miraculeusement, la voiture démarre et fait aussitôt l’admiration des Bordelais. M et Mme se tiennent dignement, les enfants sont excités. John crie : »Please father more fast ». Emma lui explique qu’en ville, il ne  faut pas rouler vite. Les parents n’en reviennent pas, Emma a compris ce que John a dit en anglais. Ils se regardent étonnés.

 

Depuis quelques semaines, l’Anglaise hésite à proposer à Emma sa robe verte en taffetas moiré, agrémentée de dentelle noire. Elle a renouvelé sa garde-robe et n’arrive pas à se séparer de ses anciens habits. Si Emma les accepte, cela est différent. Enfin, elle ose : les yeux verts de la jeune fille s’illuminent tels des émeraudes. L’offre est acceptée. Madame l’accompagne dans sa chambre pour l’essayage. La silhouette est parfaite, le fond de robe est trop long. Emma fera la retouche elle-même, c’est le moment de montrer ce qu’elle sait faire. Dans sa boîte à couture qu’elle a fait suivre, elle trouve tout le nécessaire et en une soirée, l’ourlet est refait. Demain, elle doit emmener John et Kate en promenade aux allées Tourny, elle demande la permission de porter la robe.

                        « Mais, maintenant, Emma, c’est votre robe » !!!

Les enfants sont ravis et amusés, mais elle n’a pas de chapeau assorti. Madame l’entraîne dans sa chambre et ouvre un à un, les cartons à chapeaux : une merveille est découverte.

 

Et c’est dans cette tenue qu’Emma descend du train en gare de Saint-Cyprien. Henri est seul, il n’en revient pas de la voir si belle. Il en est fier, on dirait une dame. Quel dommage, il pleut. La calèche de l’hôtel de la poste a déposé des voyageurs. Il semble que le cocher n’a personne à prendre en retour. Henri se précipite et lui demande s'il peut déposer sa sœur à « la Gravette ». Il acquiesce aussitôt avec un petit sourire de satisfaction. Depuis deux ans, Arthur Maraval salue de la tête, cette jeune fille, quand ils se croisent en gare de Saint-Cyprien. Arthur installe ses nouveaux voyageurs, il sourit poliment en observant à la dérobée la belle demoiselle, avant de prendre la direction de « la Gravette ». Il se retourne de temps en temps pour voir Emma et lui sourire encore et encore. Arthur dépose ses clients, la jeune fille veut payer la course. Il refuse et en patois déclare :

 

                        -« C’est pour moi. Je suis content de vous avoir rendu service à tous les deux »

 

Emma n’a pas le temps de le remercier qu’il est déjà au niveau du foirail.

 

En remontant la ruelle, la jeune fille est songeuse. Elle n’a pas remarqué qu’une personne l’attend sur le pas de la porte de la maison. Une voix familière lui fait lever la tête :

                        -« Maman tu es là, Henri ne m’a rien dit »

                        -« Nous voulions t’en faire la surprise ».

 

Les voilà les bras tendus pour une embrassade, oh combien, réconfortante. La mère se recule pour pouvoir mieux admirer sa fille. Hormis cette toilette magnifique, Aline trouve beaucoup de changements dans les manières d’Emma. Ses cheveux auburn sont remontés en chignon sur le dessus de la tête, un chignon souple et gracieux. L’intensité de ses yeux verts s’est accrue ces derniers mois. Les hommes ne vont pas tarder à lui faire la cour.

 

Comme d’habitude, la tablée demande le compte-rendu du mois écoulé. Emma se prête au jeu et n’oublie pas de parler de la « Royce ». François a failli s’étrangler en imaginant la scène. Après la vaisselle dont la Bordelaise est dispensée, c’est la distribution des cadeaux. Cette fois, tous les membres de la famille reçoivent des mouchoirs en fil d’Écosse brodés par elle à leurs initiales.

 

Aline entraîne Emma, Henri et Gabrielle, pour une promenade sur le champ de foire et la grand-rue. Emma est regardée. Tout au bout, au niveau de l’hôtel de la Poste, elles font demi-tour : elles ont cherché  à apercevoir Arthur, le jeune homme du matin. Aline propose de l’inviter pour le repas du soir. Henri se renseigne : il est à « Roclong » à la pêche. Le frère d’Arthur, André lui fera la commission.

 

Et c’est sur cette invitation qu’il est arrivé à « la Gravette » sur son trente-et-un. Il amène avec lui la friture de goujons pêchés dans l’après-midi, à l’ombre des saules et des peupliers. Marie s’en empare, ils vont tous se régaler. Arthur est assis entre Henri et Marcel, Emma lui fait face. Il va pouvoir la regarder à loisir, mais baisse les yeux très souvent tant il est intimidé. Pour tout le monde, le centre d’intérêt est Emma à qui on demande de raconter la vie bordelaise. Aline pose des questions à Arthur  sur son travail.

 

 

Arthur

 

Arthur

 

Le matin, de très bonne heure, il prend son travail à la Poste. Avec la malle-poste, il va chercher les dépêches pour Saint-Cyprien en gare du Bugue et du Buisson. De là, il file à l’hôtel de la Poste situé juste en face. Les chevaux de l’Administration ont des boxes dans les écuries de l’hôtel et Arthur s’occupe de l’ensemble des bêtes. Au fur et à mesure des arrivées et des départs de trains, il part à la gare en calèche pour assurer le transport des voyageurs. Puis, après avoir aidé en cuisine, il y mange et aussitôt le repas terminé, il repart avec la malle-poste, récupérer les dépêches de l’après-midi car il y a, par jour, deux distributions de courrier. Il travaille toute la journée soit pour le compte de la Poste, soit pour le compte de l’hôtel et s' il a quelques heures de libre, il file à la pêche.

 

François sort son accordéon et tout le monde descend dans la rue pour danser. Les valses, les  mazurkas, les polkas se succèdent et n’oublions pas les bourrées. Les voisins se joignent à la fête. Il y avait longtemps que la famille n’avait pas été aussi heureuse et quand Arthur s’est endormi, flottait encore autour de lui le parfum d’Emma.

 

Le lendemain, le cours de la vie a repris normalement : Emma est repartie à Bordeaux, Arthur a assuré son travail au village mais l’aura de l’un enveloppe le corps de l’autre avec la force du désir amoureux, tenace, charmeur et envoûtant.

 

 

Françoise Maraval

 

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Si, comme Françoise-Marie, vous avez des histoires à raconter sur vos aïeux, vos parents, voire vos amis et voisins, n'hésitez pas à proposer votre contribution à 

catherinemerlhiot@gmail.com

 

                                                      

Le billet de demain soir sera : L'attention d'une centenaire à son pays natal.



06/08/2021
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