Terre de l'homme

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La mort tragique et annoncée d’une icône par Jacques Lannaud

 

Navalny

 

Photo: Pavel Golovkin Associated Press L’opposant Alexeï Navalny, photographié ici en février 2019.

 

Une lumière blafarde tentait de percer la couche épaisse de nuages gris sombre, un jour lugubre se levait sur le quartier de Maryno au sud de la cité des tsars et, déjà, des groupes de gens tout emmitouflés se formaient, marchant d’un pas décidé vers l’église de l’Icône-de-la-Mère-de-Dieu. Le visage fermé, inquiet, une file ininterrompue de plusieurs milliers de Moscovites défilaient sous le regard arrogant, hostile et méprisant de centaines de policiers, des sbires en tenue anti-émeute prêts à intervenir à la moindre incartade.

 

 

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EPA/MAXIM SHIPENKOV

 

Comment ne pas se sentir concerné devant le spectacle de cette foule déambulant, bouquet de fleurs à la main, le visage fermé, bravant ces « janissaires » au service d’un régime autocratique tout puissant, traversant le pont sur la Moskova, un paysage urbain de béton et d’immeubles tristes comme eux, en longue file, se sachant scrutés, enregistrés par des centaines de caméras au long du parcours. Mais, leur détermination a été plus forte, leur besoin impérieux de manifester une forme de protestation silencieuse et le rejet d’un régime foulant aux pieds leurs aspirations légitimes, qu’incarnait Alexeï Navalny, cet idéal auquel ils adhèrent secrètement depuis longtemps, que concrétise cette marche pressée dans le froid, dans la neige sous un ciel plombé, c’est là l’hommage à ce héros qu’ils ne voulaient pas manquer.

Lassés de ce régime policier qui régit tout jusqu’à leur quotidien, qui les emprisonne pour des raisons futiles ou fabriquées, les traite non comme des êtres humains mais des êtres sans importance et anonymes, l’histoire de cet homme qui s’est dressé, seul, au péril de sa vie, contre toute une institution autocratique, c’est la leur.

Son parcours au long d’une si brève vie émaillée de multiples vexations et d’un empoisonnement qui a failli lui être fatal, est la preuve indubitable de sa détermination, de son courage face à l’insolence, au mépris, à l’arbitraire d’un pouvoir qui utilise tous les moyens pour salir, terroriser, priver de ses droits élémentaires tout individu n’ayant que sa parole pour se faire entendre, réclamer un peu plus de liberté, de souffle démocratique, de droits élémentaires pour ce peuple de petites gens surveillées et apeurées.

 

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Ce pouvoir semble incapable de manifester quelque considération ou quelque écoute, ne supportant aucune contestation, à l’affût de tout discours un peu dérangeant lui faisant dresser l’oreille, peur de la contagion qui ferait tache d’huile et qu’il ne saurait maîtriser que par la répression. Dans une telle logique, préférable de faire taire de tels leaders, de les neutraliser, d’éviter qu’ils ne se prennent pour des prédicateurs haranguant les gens en tenant des propos déstabilisants pour un pouvoir qui ne fait confiance à personne et se méfie de tout. Alors, reste la solution forte : emprisonner, torturer et faire disparaître de tels fauteurs de « trouble ».

La foule se presse contre les grilles de l’église, entourée de la police anti-émeute. Une femme exprime à voix basse, son sentiment : « C’est douloureux, des gens comme lui ne devraient pas mourir, des gens honnêtes, avec des principes, prêts à se sacrifier. »

Un autre, de dire : « Je suis venu honorer la mémoire d’un combattant de la liberté. Ai-je peur ? Ils ne peuvent pas m’envoyer plus loin que Magadan (un des sites du goulag stalinien en Sibérie). Lui n’avait pas peur et il nous a dit de ne pas avoir peur. C’était un vrai patriote. »

« Alexeï était une bougie pour nous. Je ne veux pas que cette bougie s’éteigne avec sa disparition. Il faut que chacun de nous continue de porter cette lumière en lui. »

Et l’on entend des cris qui fusent : « La Russie sans Poutine. », « La Russie sera libre. », « Nous sommes le pouvoir. », « Non à la guerre. ».

 

 

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Conformément au rite orthodoxe, la cérémonie se déroule dans la petite église, en présence de quelques-uns dont ses parents, le couvercle du cercueil ôté laisse voir la dépouille du défunt émergeant du linceul et des nombreuses fleurs. Puis, replacé dans le corbillard que la foule présente arrose de fleurs, il gagne le très vieux cimetière de Bosrisovskoïe à 2km ½ du lieu.

C’est cela, l’aboutissement de la Révolution de 1917 qui se voulait faire le bonheur de l’humanité et à laquelle ont rêvé bon nombre d’idéalistes mais, comme l’a magistralement dit Che Guevara : 

« La Révolution est comme une bicyclette quand elle n’avance pas, elle tombe. »

La révolution russe est tombée, ramassée et confisquée par Iossif Vissarionovitch Djougachvili dit Staline, le petit père du peuple, autocrate sans pitié et son successeur actuel ne vaut guère plus.

L’Europe, nos démocraties, face aux enjeux actuels, trouveront-elles la force nécessaire pour résister, pour défendre les acquis de notre civilisation. L’exemple de Navalny doit nous inciter à réfléchir et à ne pas fléchir pour la défense de la démocratie, comme l’évolution de la guerre en Ukraine qui divise dangereusement les pays européens et augure de négociations compliquées et d’une issue qui pourrait masquer une défaite.

 

 

Jacques Lannaud

 

 

 

 



10/03/2024
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