Terre de l'homme

Terre de l'homme

Quelques fragments d’os et c’est un bouleversement, par Jacques Lannaud

 

 

Rahan

 

 

Cette dynamique de l’homme toujours à la découverte de l’inconnu, à la recherche de lui-même, de ses origines et du sens que l’on peut donner à sa présence sur terre, est une caractéristique naturelle de notre esprit de curiosité et d’observation, l’Homme dont Pascal voulait qu’il fasse le pari de croire en Dieu plutôt que de se morfondre face aux forces de la nature qui nous dépassent et aux deux infinis qui restent un mystère.

L’ approfondissement de l’épaisseur du temps, cette dimension redoutable qui signe la temporalité humaine est, sans doute, à l’origine de cette exploration de l’univers qui, aujourd’hui, par ce fameux télescope James Webb, immobilisé dans l’espace à plus d’un million de kms de la terre, nous dit que, outre ses découvertes spatiales qui enrichissent la connaissance de notre univers, sa réussite est telle qu’avec ses puissantes capacités, on découvrira, peut-être, un jour, la signification de ce fameux BIG-BANG.

Toutes les sciences sont en train de bouleverser les acquis antérieurs et nos smartphones chéris, toujours à portée de main ou dans la poche ou dans le sac, dont on ne se sépare plus jamais et dont l’oubli ou la perte déclenche une panique épouvantable, est en train, à cause de l’IA, de se démoder pour être remplacé par son successeur, victime du progrès qu’on n’arrête pas.

Mais, revenons plutôt à ces bouts d’os, à cette ère du Paléolithique où l’histoire de l’homme va, peu à peu, s’étendre sur la terre à partir de la découverte de la petite Lucy, australopithèque dénichée sur les rives de l’Aouache en Éthiopie par le paléontologue français, Yves Coppens, dont le squelette remonte aux environs de – 3 000 000 d’années.

A l’ère Quaternaire, dans cette période dite du Paléolithique, où l’on distingue plusieurs étapes en allant du plus ancien, l’inférieur, au moyen, et au supérieur, ces périodes différenciées par les Paléonto-Archéologues résultent de l’industrie lithique (façonnage de la pierre pour en faire des outils), la sophistication des objets en pierre taillée, pierre polie, matériel de mouture.

 

ranis

 

ranis 2

 

 

On se retrouve, ainsi, aux alentours de -47 000 ans dans un « trou noir » non pas céleste mais, dans une caverne effondrée à 8m sous terre, dans ce gisement de Ranis en Allemagne, déjà fouillé dans les années 1930 et dont on avait extrait de nombreux outils préhistoriques. De nouvelles fouilles récentes ont mis à jour des restes humains provenant de groupes d’Homo Sapiens. Ces recherches ont été menées sous l’autorité du paléo-anthropologue Jean-Jacques Hublin, professeur au Collège de France, et nous éclairent sur l’histoire complexe, le puzzle de cette époque très particulière où deux types d’hominidés se sont croisés, se sont côtoyés, Néandertal et Sapiens, sachant que cette période si particulière et mystérieuse va s’étaler sur au moins 5000 ans avant la disparition totale du globe aux environs de 40 000 ans des Néandertaliens.

 

zone de rencontres

 

 

Des groupes d’hominidés ont été identifiés, se sont côtoyés en Europe car Néandertal est présent dans ce vaste territoire depuis plusieurs centaines de milliers d’années. En Asie, ce sont les Dénovisiens dont Homo luzonensis aux Philippines et Homo floresiensis en Indonésie ; mais, au Proche-Orient, depuis 170 000 ans, l’Homo Sapiens va peu à peu se répandre sur tout le territoire européen et même au-delà. Les moyens actuels permettent d’affirmer la réalité de cette rencontre grâce aux progrès et aux techniques les plus récentes qui permettent d’en amener la preuve avec ce marqueur, infiniment petit, l’ADN (acide désoxyribonucléique) qui signe l’identité de tout tissu humain et que l’on retrouve dans des fragments osseux ou dentaires qui nous viennent du fond des âges et qui sont la preuve génétique de l’appartenance à telle ou telle espèce humaine. Redoutable technique qui a permis à certaines énigmes criminelles d’être résolues bien des années après les faits.

 

os ranis

 

 

Dans le gisement allemand, outre les fragments osseux, l’industrie lithique est représentée par « un ensemble d’objets en pierre taillée, pierre polie et matériel de mouture » baptisé « Lincombien-Ranisien-Jerzmanowicien » en référence aux trois sites de Lincombe Hill en Angleterre, Ranis en Allemagne et Jerzmanowicien du nom d’une grotte en Pologne.

Dans le gisement de Ranis, on a récolté de très grandes pointes taillées sur les deux faces qui ressemblent étrangement aux « feuilles de laurier » de Solutré et l’on sait qu’à La Ferrassie, Sapiens et Néandertaliens ont cohabité plus de 5 000 ans. Le paléoanthropologue déclare : « Non seulement, cela a duré mais, en plus, cette installation (des Sapiens) a eu lieu alors que les conditions étaient particulièrement difficiles. » et, peut-être, à cause de cela. Epoque hostile et glaciaire : la calotte glaciaire descend jusqu’en Grande-Bretagne, la Manche n’existe pas, les mers ont un niveau bas. « Une douzaine de restes osseux ont été identifiés avec un niveau de conservation excellent qui permet d’en tirer beaucoup d’informations. »

Ces hommes se nourrissaient de renne, de rhinocéros laineux, de cheval. Outre cela, dans les périodes de pénurie, cela pouvait tourner au cannibalisme. Mais, tentons d’imaginer comment pouvait s’organiser la vie de ces groupes d’hominidés, dans de telles conditions climatiques hostiles. Certes, une anfractuosité rocheuse, une cavité protégée par un auvent rocheux ou plus profond comme les grottes, offraient une certaine protection ; on ne peut s’empêcher, toutefois, de penser que la proximité de deux groupes différents se soit déroulée de façon pacifique et n’ait pas généré comme toujours, une compétition tournant à l’affrontement.

Les premières analyses tirées de l’ADN mitochondrial (transmis par la lignée maternelle) identifient Homo Sapiens ; mais, d’autres analyses sont en faveur d’une hybridation locale avec des Néandertaliens, ce que l’on retrouve aussi dans différents sites préhistoriques en Europe et en France : Saint-Césaire en Charente-Maritime, grotte du renne à Arcy-sur-Cure, Yonne. Sur cette longue « cohabitation » entre deux espèces d’hominidés, les hypothèses vont bon train. « Quand on a découvert qu’il y avait eu des échanges génétiques entre Sapiens et Neandertal, on a eu tendance à les romancer. Ce que l’on sait, c’est que ces échanges étaient rares. En revanche, l’histoire de notre espèce nous montre que la compétition avec Homo Sapiens n’est pas facile pour personne. Et elle ne l’a sûrement pas été pour Neandertal. »

A Bacho Kiro en Bulgarie, par exemple, les prélèvements ADN montrent une hybridation locale avec des Néandertaliens.

Un préhistorien du CNRS à l’université de Bordeaux, déclare quant à lui : « Ce qu’on voit dans une région de l’Europe, ne s’applique pas nécessairement ailleurs. Nous avons besoin de regarder les données, objectivement, sans faire de suppositions. Plusieurs zones en Europe doivent être requestionnées, notamment au Châtelperronien en France. Le Châtelperronien est, peut-être, la manifestation de populations mixtes avec des hybrides néandertaliens et sapiens aux confins des deux mondes. »

En Sibérie, dans la grotte de Denisova, ce sont des hybrides entre dénisoviens et néandertaliens qui ont été découverts.

De quelle nature, finalement, étaient ces échanges : rapts, conquêtes, esclavages à la suite d’affrontements ou, alors, cohabitation plus ou moins réussie ? Difficile de l’imaginer. Ce dont on est sûr, c’est de la disparition inexorable des Néandertaliens après cette période où deux groupes humains se sont rencontrés ou affrontés, l’existence dans notre génome de gênes identifiés comme résultat de cette hybridation.

 

 

Jacques Lannaud

 

 



29/02/2024
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