Terre de l'homme

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Un ballon pour sauver la république

 

montgolfière bis

 

Départ de Léon Gambetta pour Tours (peintre Jules Didier, vers 1871, musée Carnavalet)

 

Ces derniers temps, la Une des quotidiens et titres des journaux télévisés était centrée sur l’apparition dans les cieux de l’Amérique du Nord, de sphères se détachant par l’éclat de leur blancheur sur le bleu céleste. Très rapidement, le NORAD, North American Aerospace Defense Command ou Commandement de la défense aérospatiale de l’Amérique du Nord, fait savoir qu’un ballon a été repéré à très haute altitude, a traversé l’Alaska, le Canada, le Montana, le Missouri.

Ballon d’origine chinoise, repéré et suivi de très près par les systèmes de surveillance, non démenti par le gouvernement chinois qui se fait rassurant en mentionnant que c’est là, un dirigeable civil destiné à des fins météorologiques. Argumentation assez peu convaincante et fâcheuse incursion dans l’espace aérien nord-américain. Aussitôt, va s’imposer l’hypothèse la plus vraisemblable, celle d’un système d’observation et d’espionnage en vue de détecter les systèmes de défense nord-américains.

Mais, cet évènement récent me donne l’occasion de rappeler que nous avons été des pionniers en matière de ballons ou d’aérostation.

1782 un ballon de dimensions imposantes auquel on accroche une nacelle, va s’élever dans le ciel de France, grâce à de l’air chaud diffusé à l’intérieur de l’enveloppe ; en l’occurrence, il s’agira de gaz pour cette expérience avant que l’on ne passe à l’air chaud, moins risqué.

La montgolfière est née, invention des frères Montgolfier. Un premier essai a lieu à Annonay, le 4 juin 1783, suivi d’un second, le 19 septembre, avec un coq, un mouton et un canard. Enfin ! Après des siècles de recherches dont celles effectuées par Léonard de Vinci, voici que l’homme va pouvoir s’élever au-dessus du plancher des vaches, réaliser un vieux rêve celui d’Icare : voler, défier la pesanteur.

Le 19 octobre, à la Folie Titon à Paris, rue de Montreuil, Jean-François Pilâtre de Rozier et Giroud de Villette montaient à bord de la nacelle, s’élevaient dans les airs retenus par une corde, un mois plus tard, démonstration était faite d’un parcours de 10kms.

Rien ne laissait présager qu’à peine un siècle après, cet évènement entraînerait des conséquences majeures pour le pays.

1870 deux nationalismes exacerbés se faisaient face, l’on sentait que l’impérialisme allemand, incarné par le chancelier Bismarck, ne pourrait être stoppé que par un coup d’arrêt. L’impératrice Eugénie, elle-même, y allait de sa propre verve, dominant de sa superbe un empereur fatigué et malade, déclarant le 14 juillet 1870 « que la guerre est inévitable si l’on a le souci de l’honneur du pays ».

Ainsi, le 19 juillet 1870, le gouvernement impérial se jetait dans la guerre avec la Prusse, sans avoir très exactement pris la mesure d’une armée à l’encadrement défaillant, au potentiel d’armement inférieur à celui de la Prusse, d’un régime usé et honni par une majorité de Français, un empereur à bout de souffle incapable d’animer et de conduire un conflit de cette ampleur et qui, une fois les hostilités déclenchées, va errer sur le champ de bataille pour aboutir à la désastreuse défaite de Sedan, le 3 septembre 1870, et à sa capture par l’ennemi.

Mais, finalement, pour bon nombre de citoyens et d’hommes politiques, c’était là, aussi, un grand espoir qui se levait, l’occasion de rétablir la République, le peuple souverain, la démocratie, les avancées et conquêtes de la Révolution de 1789 supprimées depuis environ 70 ans, par le coup d’Etat du 18 Brumaire an VIII (9 novembre 1799).

Certes, rien n’était acquis et des courants monarchistes puissants voire bonapartistes ne s’avouaient pas vaincus pour autant et allaient s’opposer au courant républicain. La République ne serait pas proclamée aussitôt. Deux politiciens éprouvés et courageux se dressèrent, cependant, députés de gauche, Léon Gambetta et Jules Favre, décidés à appuyer un gouvernement de combat émanant de la représentation nationale élue. Après bien des débats, la notion de république ne faisait pas, encore, l’unanimité et on penchait vers la mise en place d’une assemblée Constituante préalable, afin de ménager les oppositions.

Pourtant, une foule consistante d’environ 40 000 personnes s’était réunie devant le Palais Bourbon, avait envahi les jardins, poussant des clameurs en faveur de la république. Comment, dès lors, imposer à des députés plutôt timorés, conservateurs pour nombre d’entre eux, la nécessité et le souhait du peuple de voir émerger les idées républicaines toujours vivantes mais étouffées jusque là, au sein de la population ?

Le danger était grand de voir revenir le conservatisme, l’autoritarisme, l’arbitraire, dans cette fournaise trouble, indécise, après une défaite retentissante, alors que l’encerclement progressif de la capitale par les troupes prussiennes allait priver l’exécutif de ses liaisons avec le reste du pays. Un journaliste connu, républicain, patron de presse, directeur du journal d’opposition La Marseillaise, juste libéré de prison, fut porté en triomphe jusqu’à l’Hôtel de Ville où s’installa un gouvernement de Défense Nationale avec Jules Favre, vice-président et ministre des Affaires Etrangères et Léon Gambetta, ministre de l’Intérieur, lequel proclamera à Paris, le 4/09/1870, l’avènement de la République.

Mais, l’indécision fit que certains penchaient pour la négociation avec les Prussiens, d’autres pour la résistance dans un Paris quasiment assiégé avec un gouvernement impuissant. Des ébauches de négociation aboutirent à un échec, compte tenu des exigences prussiennes et le 27, les liaisons télégraphiques furent coupées notamment avec la délégation gouvernementale qui s’était installée à Tours.

 

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                                              Statue de Gambetta square Edouard Vaillant - Paris 

 

C’est alors que Gambetta obtint l’accord de quitter Paris le 7/10/187O, afin de prendre en main cette Délégation gouvernementale dans laquelle siégeaient des personnalités politiques et organiser une défense et des forces armées, à partir de la province.

Depuis les hauteurs de Montmartre, place Saint-Pierre, dans un ballon de grandes dimensions, l’Armand-Barbès, vêtu d’un lourd manteau doublé de fourrure et d’une toque, voilà que s’élance dans les airs, le jeune et dynamique député républicain de 32 ans, ministre de l’intérieur, ce qui donne lieu à une scène solennelle d’adieux qu’immortalisa le célèbre photographe Nadar.

Voyage risqué ; et, d’ailleurs, le ballon déjà assez haut dans le ciel va essuyer plusieurs tirs de l’ennemi sans être, toutefois, touché. Mais, on pense à Jules Verne et à son livre publié en 1863 « Cinq semaines en ballon ». Quelle émotion suscite ce départ, d’une foule étonnée n’en croyant pas ses yeux en apercevant cette montgolfière s’élever dans le ciel de l’Île de France ; une première, un coup d’audace car ce pied de nez à l’ennemi suscite l’espoir, celui de la République triomphante et de son jeune chef.

Un second ballon l’accompagna, le George Sand, et l’écrivaine s’exclamera : « Cette fuite en ballon à travers l’ennemi est héroïque et neuve, certains disent qu’il va tout sauver : que Dieu les entende ! »

 

Le_Gouvernement_de_la_défense_nationale

 

Le gouvernement de la Défense nationale. De haut en bas et de gauche à droite : Jules Favre, le général TrochuLéon GambettaEmmanuel AragoAdolphe CrémieuxHenri RochefortErnest PicardAlexandre Glais-BizoinJules SimonLouis-Antoine Garnier-PagèsJules FerryEugène Pelletan.

 

Gambetta va reprendre en main, l’embryon d’exécutif qu’il est chargé d’animer, galvaniser l’opinion, organiser une nouvelle défense nationale qui viendrait renforcer la capitale et la dégager, effectuant de nombreux déplacements à travers le pays.

En dépit des obstacles qui vont surgir et des échecs des tentatives de résistance à l’initiative de Gambetta, en dépit, aussi, du dramatique affrontement entre la commune de Paris et le gouvernement conservateur de Thiers, Gambetta aura ranimé la flamme de la liberté, l’espoir d’une nouvelle République, la troisième, qui finira par trouver son chemin et faire triompher les idées de la Révolution de 1789.

Et, Gambetta de s’exclamer, malgré les revers, dans un discours du 26/09/1872, aux accents de tribun :

« N’ont-ils pas vu apparaître depuis la chute de l’empire, une génération neuve, ardente, quoique contenue, intelligente, propre aux affaires, amoureuse de la justice, soucieuse des droit généraux ? N’a-t-on pas vu dans tout le pays, apparaître un nouveau personnel politique électoral, un nouveau personnel du suffrage universel, les travailleurs des villes et des campagnes, ce monde du travail à qui appartient l’avenir, faire son entrée dans les affaires politiques ? N’est-ce pas l’avertissement caractéristique que le pays, après avoir essayé bien des formes de gouvernement, veut, enfin, s’adresser à une autre couche sociale pour expérimenter la forme républicaine. »

Et, le 23 avril 1875, dans un discours enflammé aux accents jauressiens sur la laïcité:

« Le grand effort de la République française a été pour affranchir la politique et le gouvernement du joug de diverses confessions religieuses. Nous ne sommes pas des théologiens, nous sommes des citoyens, des républicains, des politiques, des hommes civils : nous voulons que l’Etat nous ressemble et que la France soit la nation laïque par excellence... mes chers concitoyens, nous ne devons jamais laisser passer l’occasion de nous expliquer sur les principes et les affaires de la démocratie républicaine afin que ceux qui sont de bonne foi et qui ne nous connaissent pas, apprennent quelle est notre pensée tout entière, nous voulons la liberté partout et, en premier lieu, la liberté de conscience qui consiste d’abord à mettre l’Etat, les pouvoirs publics en dehors et au-dessus des dogmes et des pratiques des différentes confessions religieuses, à mettre la France à l’abri aussi bien des empiétements du sacerdoce que de l’empire. C’est là, le commencement et la fin de la liberté civile qui engendre la liberté politique ».

Ce sont là, les idées républicaines qu’emportait le ballon où se trouvait Léon Gambetta et qui se répandirent sur tout le pays.

 

Jacques Lannaud

 



26/02/2023
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