Terre de l'homme

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Un lieu de mémoire

place d aix

 

 

                                                             Aix - place de l'hôtel de ville 

 

 

On sillonne toutes ces ruelles étroites encadrées de hautes maisons ocre, couleur de la pierre des carrières de Bibémus peintes par le peintre d’Aix, virant au rose ou à l’orangé, de boutiques plus attrayantes les unes que les autres ; on arpente cette magnifique place du XIVe siècle de l’Hôtel de Ville et sa tour de l’Horloge où l'on fait le tour du marché provençal réputé ; on flâne rue Gaston de Saporta qui nous emmène vers la célèbre Université, la place de l’Archevêché où a lieu dans une enceinte à l’arrière, le fameux festival d’opéra ; on déguste les calissons du roi René tout en admirant les riches demeures aux fenêtres et aux portes finement sculptées, se prolongeant intérieurement par de magnifiques jardins ; on visite la fondation Vasarely, le musée Granet...fallait-il quitter Aix, le souvenir de Cézanne qui plane sur la ville, celui de Picasso qui se référait au peintre d’Aix et repose pour toujours dans le parc de son château au pied de la Sainte-Victoire ?

Un autre lieu nous attendait pour des raisons beaucoup plus tragiques où se sont déroulés des drames humains que l’on soupçonne mal mais qui relèvent de ces tristes et nombreux sites où l’on regroupait des hommes qui ne pensaient pas comme ces tyrans paranoïaques et pleins de fausses vérités, imbus d’orgueil.

Ils défendaient leurs idées par la parole, la plume, voire leurs créations artistiques picturales ou autres, qui ne correspondaient pas à celles de leurs bourreaux et assassins qui se complaisaient dans la grossièreté et la vulgarité. Des exilés pour beaucoup venant de ces pays où régnait la dictature nazie, obligés de fuir à cause de leur antifascisme ou parce que juifs-allemands ou parce que leurs œuvres littéraires ou artistiques étaient considérées comme de l’art décadent voire de dégénéré, que les Nazis brûlaient dans d’immenses brasiers.

Ces artistes, ces intellectuels réputés qui représentaient l’art moderne en plein essor, s’étaient réfugiés dans notre pays et plus particulièrement sur cette côte d’Azur qu’ils appréciaient tant. Ils s’étaient plus ou moins retrouvés, reconnus dans ces lieux où certains avaient passé de délicieux moments à Sanary-sur-Mer que l’on surnommera « Montparnasse-sur-Mer » ou « capitale de la littérature allemande » car y abondaient les artistes allemands, autrichiens, ici même où Thomas Mann, Bertolt Brecht et l’Anglais Aldous Huxley avaient imprimé leur marque.

Mais, maintenant, les conditions avaient, radicalement, changé, le fascisme était à leurs trousses, ils se sentaient épiés et se rencontraient de moins en moins avec d’infinies précautions, poursuivis par des indicateurs, des délateurs. Voilà que ce pays des droits de l’homme, des libertés, lui aussi, devenait méconnaissable, que l’on devait fuir, se cacher, se méfier même de ses voisins...

En cette année 1939, une décision gouvernementale, émanant, donc, du gouvernement français d’alors qui, pourtant, n’avait rien de commun avec ces régimes fascistes, prend un arrêté enjoignant ces ressortissants et réfugiés politiques d’Allemagne, d’Autriche, de Tchécoslovaquie, de se faire connaître pour être rassemblés dans des lieux de détention dont le camp des Milles à côté d’Aix-en-Provence.

Le jeune Max Hoka, jeune critique d’art, et son épouse Rosa, tous deux juifs, ont fui l’Allemagne, poursuivis par les Nazis et se retrouvent à Sanary-sur-Mer, désignés comme « ressortissants d’une puissance ennemie » et incarcérés aux camps des Milles et de Gurs.

 

 

camp des mille

 

 

                                              Le camp des Milles 

 

 

Voici leur témoignage, daté du 21 mai 1940 :

« A nouveau la tuilerie des Milles et ce rouge partout. Nuage de poussière sanguinolente. Briques, débris de briques, poussières de briques ; Le mistral en soulève des tourbillons, me l’injecte dans les yeux. Mes lunettes m’en protègent à peine. J’avais oublié qu’on l’avale, qu’on la respire, qu’elle s’infiltre dans les pores et les plis de la peau, qu’elle saupoudre les aliments, qu’elle encrasse les poumons et irrite la gorge. Avais fait dix pas dans la cour lorsque ma couverture a glissé…Feucht pas mieux…Allais tenter de l’aider lorsque deux gaillards se sont approchés. Des Autrichiens, moi qui n’avais pas d’argent à leur donner, je les suivais comme je pouvais, Epuisé. Chemise trempée. Il faut, maintenant, déposer argent et objets de valeur au bureau. En raison des voleurs.

En réalité, nos geôliers garderont la quasi-totalité, nous n’étions que des sujets ennemis. »

 

wagon déportation

 

 

                                                                    Wagon de la déportation 

 

Ils se retrouvent dans le bâtiment, numérotés, dans un trou noir, errant dans l’obscurité, volets fermés en permanence ; et, chaque fois, il fallait habituer ses yeux à la pénombre après la lumière éclatante du dehors. Soulevant des nuages de poussière rouge en marchant, aveuglés, ils marchaient à tâtons, se relevaient, toussaient, crachaient un mélange de mucosités et de poussière, la gorge desséchée, assoiffés. Au premier étage, un dortoir de 70 m de long, recouvert de paille où pullulaient la vermine, puces, etc.… des couloirs sombres en terre battue parsemée de trous et de bosses et des rangées de fours encore emplis de tuiles non cuites, des tuiles qui se brisaient sous les pieds.

Le matin, grosse bousculade devant la grande porte fermée à clef, course effrénée dans la cour, les jeunes bousculaient les faibles et ceux qui se mouvaient difficilement pour arriver aux latrines. Les nantis pouvaient acheter les premières places, les autres patientaient, souffraient. Des nuées de mouches... « Avoir le courage d’avoir le courage de se lever. Les conditions d’hygiène ne se sont pas améliorées. Plus de 2000 internés à présent, semble-t-il. Toujours pas de vespasiennes. On vide sa vessie le long de l’Arc, dans un coin devenu un marécage où l’on s’enfonce jusqu’aux chevilles. Pour soulager son ventre, toujours cette même tranchée. Deux hommes de notre groupe sont ensuite allés chercher le seau de café et les rations de pain. J’attends mon tour avec inquiétude... »

Tout ceci se passait là dans cette région exceptionnelle, sous un soleil de plomb et la tutelle d’un préfet représentant ce gouvernement français qui avait décrété l’enfermement de tous ces gens, intellectuels ou autres, à l’initiative du ministre radical-socialiste Albert Sarraut.

Le pays rayonnait de soleil, il était vert, semé des ocre et des bleus de Cézanne mais, là, dans le camp des Milles, pas une feuille ni herbe, un robinet d’eau unique (non potable). Ils sont gardés par des individus avec chéchia rouge mais il ne s’agit pas de soldats coloniaux mais de paysans, artisans, ardéchois ou autres, le fusil à l’épaule tenu par une ficelle, qui n’ont rien de militaires, font l’appel et répartissent les prisonniers en trois groupes : Allemands, Autrichiens, anciens de la légion étrangère... tout cela se déroule dans ces années qui précèdent la guerre et vont se prolonger jusqu’au moment où la zone libre sera envahie par l’armée allemande.

 

 

plaque 1

 

 

Entre 1939 et 1942, le camp des Milles accueillera 39 nationalités, beaucoup vont être déportés vers Drancy puis Auschwitz, des milliers d’hommes et de femmes, des enfants juifs, en août et septembre 1942 dans le cadre de la Shoah.

Le 10 septembre 2012, le Site-Mémorial du camp des Milles est inauguré par Jean-Marc Ayrault et Marcel Chouraqui et ouvert au public depuis ce jour.

 

 

Jacques Lannaud

 

 

 

 

 



09/07/2022
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