Terre de l'homme

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De belles gens. Suite n° 20. Saga de Françoise Maraval

DE BELLES GENS

 

Épisode 20

 

LA RUSSIE

 

Résumé de l'épisode précédent

 

 

 

A Montmartre, dans le haut de la ville, les femmes sont bien organisées. Achille Marchive est venu en permission de convalescence et il se prépare à partir dans l’armée d’Orient. Pendant huit jours, il a goûté aux joies de la vie familiale et la découverte de son premier enfant, la petite Henriette, lui a fait chaud au cœur.

Route du Bugue, Emma apprend que Marcel blessé est à l’hôpital de Provins et qu’Henri est dans un camp de prisonniers en Allemagne.

 

 

 

- Bonjour Clément, je suis heureux de te voir. Prends place !

 

Jean Maraval, prévenu de la visite de son maire et ami, se fait une joie de l’avoir pour lui tout seul, pendant une heure ou deux. Après le repas dominical de ce dernier dimanche d’avril 17, la venue annoncée de Clément Chartroule a un peu bouleversé les habitudes du patriarche.

 

- Moi aussi Jeantou ! Nous allons pouvoir discuter comme autrefois, avant cette foutue guerre. Je t’apporte une bouteille de vin de Bordeaux que mon cousin Fernand me livre régulièrement. Elle a un peu vieilli, elle devrait être bonne.

 

Maria se précipite pour mettre à leur disposition, verres et tire-bouchon et les petits gâteaux sablés dont son mari raffole. Comme prévu, elle file chez Emma pendant qu’Alice, elle, est à l’hôtel car, aujourd’hui, on y sert un repas de baptême. Fonfon, lui, tire des plans sur la comète avec son copain Milou.

                                                                                                                                                        

Nos deux hommes sont seuls.

 

Chartroule 

                                                                      

- Nous ne nous sommes pas vus depuis la réunion, à la mairie, de la fin janvier. Je pense que tes chantiers progressent. Jeantou, tu sais que je te fais confiance. Pour ma part, je ne sais pas où donner de la tête. Ce ne sont pas les affaires courantes qui me préoccupent, mais tu le sais, c’est la disparition de nos petits, de notre jeunesse.

Le matin, quand je mets les pieds par terre, je me demande ce que cette nouvelle journée va nous réserver. Quand je vois arriver les gendarmes, j’ai les tripes qui se tordent ; et, aussitôt, la question se pose, quelle famille va être concernée ? C’est terrible ce que nous vivons depuis plus de deux ans et demi et nous ne voyons pas d’issue. Donne-moi des nouvelles des tiens. Comment va Arthur ?

 

Jeantou

                                                                      

Arthur va bien. Il est toujours dans le Train automobile sanitaire. Quand il connaît ses jours de repos à Limoges, ma belle-fille monte le rejoindre. Il semble être protégé : c’est une chance pour nous. Nous pensons toujours à notre fils André ! Nous ne pourrons pas oublier...

Ma bru a reçu récemment une lettre de son frère Henri. Aux dernières nouvelles, il était dans un camp de prisonniers en Allemagne, un camp de triage. Après la bataille de Charleroi, en août 1914, blessé, il s’est retrouvé à l’hôpital d’Aix-la-Chapelle. Il a été opéré de l’épaule à deux reprises et il a bénéficié  de la complicité d’un jeune chirurgien allemand dont la mère est française et qui l’a retenu dans cet hôpital autant qu’il a pu. Nous attendons la suite.

Quant à Marcel, il est à l’hôpital de Provins. Il a été victime d’éclats d’obus et d’une blessure par balle au bras droit et cela en février.

 Il paraît que certains soldats se mutilent pour rentrer chez eux.

 

Chartroule                                                                         

 

Oui, j’ai ouï dire, il y a des mutilations volontaires.

Entre nous, je plains  les poilus qui en arrivent à se mutiner. Je te le dis à toi parce que tu es un homme sûr et parce que cela me fait du bien. Nos soldats qui se dévouent sans limites, voient les copains y laisser la santé et y laisser la peau. Ils se posent la question : combien de temps vais-je être épargné ? Ils critiquent le haut état- major, ils savent qu’on les sacrifie au nom de la patrie.

 

Sans titre 1

 

                                               L’offensive du » Chemin des Dames »                                            

                                                                                                                                                        

Pendant l’offensive du « Chemin des Dames », côté français, on compte 200 000 victimes en morts, disparus et blessés. Nos hommes se sont révoltés contre les ordres. J’ai entendu dire qu’ils ont été

influencés par les soldats russes qui combattaient à leurs côtés, les survivants des brigades russes venues combattre sur le front français en mars 1916.

Les mutins russes ont été enfermés au camp de « la Courtine » dans la Creuse. Depuis peu, ils négocient avec les nouvelles autorités russes du Gouvernement provisoire car ils veulent rentrer en Russie. Le retour leur a été refusé.

 

Jeantou 

                                                                    

Clément, tu suis ce qui se passe en Russie ? Ils ont multiplié et multiplient toujours grèves et manifestations sanglantes. Je croyais qu’après la première révolution russe, celle de 1905, le tsar avait lâché  du lest, contraint et forcé.

 

Chartroule  

                                                               

Oui ! Il s ‘est engagé à accorder des libertés civiques au peuple dans le Manifeste du 17 octobre :

- liberté de culte,

- liberté de parole,

- liberté de réunion,

- liberté d’association,

- l’institution d’une Douma : aucune loi n’entrera en vigueur sans le consentement de cette assemblée . Mais le tsar conserve le droit de veto.

- une amnistie pour tous les délits et crimes commis avant la proclamation du Manifeste,

- une promesse aux populations non russes du respect des libertés et le droit, pour chaque nationalité, d’utiliser sa propre langue,

- un premier ministre avec des pouvoirs étendus.

 

 

 

Sans titre 2

 

 

                                                                                                                                                       

Après le Manifeste de 1905, il y a eu d’autres avancées et elles sont considérées comme un ultime effort du gouvernement impérial  pour préserver sa propre existence et empêcher la nation de sombrer dans une anarchie totale.

Je discute, au téléphone, avec mon beau-frère qui est« régent » au lycée Louis le Grand à Paris. Il s’intéresse beaucoup à la Russie. Les Russes ont une Constitution depuis 1906 : elle a transformé l’ancien état absolutiste en un état dans lequel l’empereur accepte, pour la première fois, de partager son pouvoir autocratique avec un parlement.

La nouvelle constitution prévoit un parlement russe bicaméral, sans l’approbation duquel aucune loi ne doit être promulguée. Il est composé d’une chambre haute, le Conseil d’État , et d’une chambre basse, la Douma d’État.

Mais le tsar, Nicolas II,conserve un veto  absolu sur la législation.

 

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                                                                                  Nicolas II

 

 

Jeantou                                                                             

 

Le mécontentement grandit toujours et a obligé Nicolas II à abdiquer en faveur de son frère Michel qui n’a pas eu le courage de prendre la relève.

J’ai lu qu’un Gouvernement provisoire a été décidé à Saint-Pétersbourg, devenue Petrograd, par les députés modérés de la Douma et que la France et le Royaume-Uni, alliés de la Russie, l’ont reconnu puisqu’il assure vouloir continuer la guerre.

Mais, en même temps, est né le Soviet de Petrograd composé par les représentants élus des ouvriers et des soldats mutinés. Le Soviet est favorable à la paix, à des réformes politiques et surtout des réformes sociales.

Nous vivons des temps terribles.

Va-t-on perdre un allié ?

 

Les deux hommes se regardent, dubitatifs.

                                                          

Chartroule                                                                                   

 

Jeantou, je ne m’ennuie pas mais il faut que je rejoigne ma femme à la mairie. Avec d’autres dames, elles ont préparé quelques colis pour nos familles en grandes difficultés, colis que je livrerai d’ailleurs, demain.                                                                                                                                                   

Je sais qu’une de tes équipes est en train d’empierrer le chemin du bord de Dordogne qui va du Garrit à Tuillère : je tâcherai de passer voir le chantier, dans la semaine.

 

Prends soin de toi Jeantou.

 

 

Françoise Maraval

 

 

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19/04/2022
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