Terre de l'homme

Terre de l'homme

La rose de l'Alhambra par Françoise Maraval - épisode 8

Résumé des épisodes précédents.

 

 

Isabelle, fille aînée de viticulteurs du Bas-Languedoc, Arthur et Marguerite Garrigue, par son mariage avec Miguel de Almanzar, est entrée dans une riche famille espagnole de la région de Valencia.

L’unique propriétaire des lieux, doña Luciana Ferrero, a dû se résigner à épouser son voisin, Juan de Almanzar, faute de prétendant. Ce dernier, maraîcher de son métier, intéressé par l’« affaire » proposée par son futur beau-père, Luis Ferrero, partage désormais la vie de Luciana et se trouve à la tête de l’orangeraie sans en être propriétaire. Il a rempli son contrat : un enfant est né de cette union, c’est Miguel, l’enfant chéri de Doña Luciana. La maîtresse des lieux fait régner sur ses terres, un ordre monacal, surveillant ou faisant surveiller ses sujets, les ouvriers agricoles du domaine de l’orangeraie. Conservatrice et profondément religieuse, elle exige des peones, leur présence à la messe, le dimanche, dans la petite chapelle de la propriété.

Une rivale amenée par son fils, a su trouver sa place dans l’immense demeure et a provoqué quelques bouleversements à l’ordre établi.

 

 

 

 

 

 

Le choléra,

 

Une fois sur le pont du bateau, elle l’ a aperçu, grand, mince, le port de tête royal et avec son beau sourire surmonté de ses magnifiques moustaches. Arthur Garrigue cherchait des yeux, ses enfants, parmi les personnes qui se rapprochaient de la passerelle. Quand il les eut repérés, il s’est mis à agiter les bras afin d’attirer leur attention.

 

Isabelle avait hâte de revoir sa famille. Son mari, Don Miguel de Almanzar, avait compris combien elle lui manquait et, chaque année, il accompagnait sa femme et ses enfants au domaine des Belles Demoiselles pour qu’ils puissent y passer les mois d’été. Il ne restera pas, il veut juste s’assurer qu’ils sont arrivés à bon port. Isabelle lui en est reconnaissante. Derrière un corps de lutteur, l’Espagnol, aux cheveux noirs et aux yeux de jais, cache aussi une âme délicate et depuis leur première rencontre, il met tout en œuvre pour satisfaire le moindre des désirs de l’élue de son cœur et, parfois, les anticipant dans le but de lui faire plaisir mais aussi pour préserver son couple.

 

L'étreinte du père a été un long message d’affection et elle a lu dans son regard, une très forte émotion. Au domaine des Belles Demoiselles, Marguerite Garrigue est en cuisine pour assister Léonie, son cordon-bleu habituel. Il faut que la bourride soit une belle réussite ! Même chez les Garrigue, ce mets, sorte de bouillabaisse, ne se prépare que pour les grandes occasions.

Hortense, la sœur cadette, devenue institutrice à Fabrègues, passe ses vacances chez ses parents et elle est là pour accueillir son aînée. Quant à Clémence, la benjamine, qui a commencé des études d’infirmière, elle se libérera dans la soirée et restera quelques jours au domaine.

 

Les retrouvailles sont une telle explosion de joie, si bien que tous les membres de la famille sont au bord des larmes. Heureusement, les enfants d’Isabelle sont là pour ramener tout le monde à la raison. Juan a pris possession des lieux qu’il connaît pour y être venu, plusieurs fois. Il s’y sent chez lui. Mais, il n’est plus la seule vedette. Depuis avril 1883, Juan partage les siens avec sa petite sœur, Maria Isabella. L’enfant de quinze mois est une véritable beauté qui a la chevelure blonde de sa mère et les yeux noirs de son père.

 

Arthur Garrigue est fier de la réussite de sa fille et il ne s’y sent pas étranger. Non seulement, son gendre a sauvé l’honneur de sa fille et celui de la famille mais il a fait bien plus, il est un mari et un père responsable et aimant et Arthur lit dans les yeux de sa fille, le profond attachement qu’elle a pour son époux. Les étés 1883 et 1884 se sont passés comme dans un rêve et les enfants ont beaucoup amusé les leurs, en ne sachant pas s’ils devaient parler français ou le valenciano. En 1884, Juan, 5 ans, parlait parfaitement le français et sans accent.

 

Malheureusement, l’été 1885 a été tout autre. C’est à Alzira, petite ville de la province de Valence, que les premiers cas de choléra se sont déclarés dès la mi-juin. Rapidement, l’épidémie a envahi toute la province et le nord du pays. Aussitôt alertée, la huerta des Almanzar s’est retirée du reste du monde. Il a été décrété que ceux qui voulaient quitter l’exploitation, le pouvaient, mais ils ne pourront pas y revenir pendant toute la durée de l’épidémie. Aucune marchandise n’entrerait, aucune marchandise n’en sortirait. Des rondes ont été organisées à tour de rôle, pour veiller au respect des décisions prises d’un commun accord.

L’élevage de poulets, de dindes et de cochons, la culture des légumes, des fruits, celle de céréales, ont donné au domaine la possibilité de vivre en autarcie. L’eau des puits a été sollicitée pour les cultures, celle du fleuve pouvant être contaminée. Les Almanzar se sont félicités d’avoir conservé la polyculture vivrière du temps où Don Juan était un simple jardinier. Les peones restés sur l’exploitation, s’y sont sentis en sécurité.

 

La chance était de leur côté car Clémence, la sœur d’Isabella, se trouvait d’être en vacances à la huerta avec son fiancé, un jeune docteur en médecine. Le médecin de Bárriana, ayant rencontré son confrère français, avant que l’épidémie ne se déclare, a fait passer un lot de vaccins à travers les grilles du grand portail et tous les gens du domaine se sont prêtés à la vaccination. Sur le plan national, des morts auraient pu être évitées car le peuple a été réfractaire au vaccin. Ferran, le Catalan découvreur du vaccin contre le choléra, avait suggéré une vaste campagne d’information mais les vulgarisateurs, eux-mêmes, n’y croyaient pas et des rumeurs couraient sur les dangers de la vaccination. Pour certains, c’était le meilleur moyen d’attraper le choléra.

 

Le journal arrivait tous les jours, jeté de l’autre côté de la grande grille du domaine. Il était désinfecté et lu par une seule personne, le régisseur, qui devait relayer l’information à tout le monde. Les ouvriers agricoles restés sur le domaine, attendaient, chaque jour, les dernières nouvelles. Jamais, ils n’avaient été informés de ce qui se passait dans la région et dans le pays. Et, c’est ainsi qu’ils apprirent la visite, à l’hôpital de Murcia, du président du gouvernement, Cánovas del Castillo et du ministre de l’Intérieur, Romero Robledo, venus rendre visite à des patients atteints du choléra.

 

Doña Luciana a demandé à être conduite à Murcia, pour féliciter ces messieurs de la témérité de leur déplacement. La demande a été rejetée pour les raisons que tout le monde comprend ; et, la dame, vexée, s'est isolée dans ses appartements, ne voulant plus voir les siens. Peu de temps après, le roi, Alphonse XII, pourtant de santé fragile, n’a pas hésité à braver les instructions du gouvernement ; Il s’est rendu à l’hôpital d’Aranjuez visiter les malades atteints du choléra, pensant que là était son devoir. De retour à Madrid, il a été ovationné par la foule, tellement nombreuse, que les rues de la capitale se sont trouvées impraticables. Doña Luciana en a profité pour revenir à la charge et elle est entrée dans une rage folle. Elle voulait voir le roi ! Elle criait, elle gesticulait, elle avait préparé son bagage pour rejoindre Aranjuez. Face à un nouveau refus de son fils, elle a affronté tous les membres de la famille, en clamant haut et fort qu’elle seule était la patronne de la huerta et que, sans elle, tous les autres ne seraient rien. Elle a été prise de tremblements et de divagations annonciateurs d’une attaque cérébrale. Elle s’est retrouvée aphasique, le côté droit paralysé. Les nouvelles lui ont été interdites, seuls ses proches ont eu le droit de lui rendre visite.

 

 

                       

 

 

   Le roi Alphonse XII visitant les malades du choléra à l’hôpital d’Aranjuez.

 

Ce roi, veuf à 20 ans, avait épousé en secondes noces, l’archiduchesse Marie-Christine d’Autriche, avec qui il a eu deux enfants, deux filles. En 1885, la reine est enceinte pour la troisième fois.

« En homme valeureux, il résiste bien et cache son mal à la reine et aux médecins, mais il perd des forces, chaque jour. » commentait, en privé, Cánovas, le chef du gouvernement.

Le roi, lui-même, avoue : « Je pensais que j’étais physiquement très fort. J’ai brûlé la chandelle par les deux bouts. J’ai découvert trop tard qu’on ne peut pas travailler toute la journée et jouer toute la nuit. Je ne le ferai plus à l’avenir. »

Trop tard !

Il a eu une crise de dyspnée et le lendemain, 24 novembre, les médecins diagnostiquent « une tuberculose aiguë qui met l’auguste malade en grave danger. » À neuf heures moins le quart du matin, du 25 novembre 1885, il meurt, au Palais du Prado, entouré de son épouse Marie-Christine et de sa mère, l’ancienne reine Isabelle II.

 

 

 

 

 

« Mort d’Alphonse XII ou le dernier baiser. »

Tableau de Juan Antonio Benlliure 1887.

 

Sur le tableau, auprès du lit, se trouvent la reine Marie-Christine et les deux filles du couple royal.

 

Le docteur García Camisón précisa la cause du décès dans un article publié dans El Liberal : « Don Alfonso est mort d’une bronchite capillaire aiguë, développée au cours d’une tuberculose lente. Le roi n’est donc pas mort de la tuberculose ; celle-ci se développait lentement et la vie du monarque aurait pu se prolonger encore de nombreux mois, peut-être des années. »

La mort du roi provoqua un choc profond dans le pays.

 

Françoise Maraval

 

 

 

 

 

 

                                                                       

 

 

 

 

 



12/01/2024
4 Poster un commentaire

A découvrir aussi


Inscrivez-vous au blog

Soyez prévenu par email des prochaines mises à jour

Rejoignez les 204 autres membres