Terre de l'homme

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La rose de l'Alhambra - épisode 10 - par Françoise Maraval

 

Un siècle nouveau,

 

 

Résumé des épisodes précédents :

 

 

Isabelle, fille aînée de viticulteurs du Bas-Languedoc, Arthur et Marguerite Garrigue, par son mariage avec Miguel de Almanzar, est entrée dans une riche famille espagnole de la région de Valencia.

L’unique propriétaire des lieux, Luciana Ferrero, a dû se résigner à épouser son voisin Juan de Almanzar, faute de prétendant. Ce dernier, intéressé par l’« affaire » proposée par son futur beau-père, Luis Ferrero, partage désormais la vie de Luciana et se trouve à la tête de l’orangeraie sans en être propriétaire. Il a rempli son contrat : un enfant est né de cette union, c’est Miguel, l’enfant chéri de Doña Luciana. La maîtresse des lieux fait régner sur ses terres un ordre monacal, surveillant ou faisant surveiller ses sujets, les ouvriers agricoles du domaine de l’orangeraie. Conservatrice et profondément religieuse, elle exige leur présence à la messe, le dimanche, dans la petite chapelle de la propriété.

Une rivale amenée par son fils a su trouver sa place dans l’immense demeure et a provoqué quelques bouleversements à l’ordre établi.

L’épidémie de choléra, déclarée , à l’origine, dans la région de Valencia, les épargne grâce à l’application des gestes barrières et aussi grâce à la vaccination.

 

 

En ce début de l’année 1901, les Almanzar ont organisé une grande fête, pour saluer la nouvelle année et le nouveau siècle.

Tous les ouvriers agricoles du domaine y ont participé et l’ambiance du réveillon a montré la belle entente entre propriétaires et « peones ». Ils sont sortis de l’épidémie de choléra sans victimes, grâce à la vaccination et grâce aussi aux mesures d’hygiène imposées par la maîtresse des lieux, Isabella de Almanzar.

 

Les enfants sont devenus des adultes :

 

- Juan va avoir 22 ans. Après le petit séminaire de Valencia où il était en pension, il a voulu tout de suite travailler à la huerta. Maintenant, il remplace le père sur le terrain et se passionne dans l’accomplissement de son travail. On retrouve en lui la même détermination que chez son père et que chez son grand-père Juan.

- Maria-Isabella a 18 ans. C’est une jeune fille magnifique, brune aux yeux bleus, les yeux de sa mère. Elle est fiancée à un bijoutier de Madrid de dix ans son aîné : Emilio Torres-Ortega.

- Olivia, le petit moineau de l’oliveraie, vit toujours dans la maison familiale des Almanzar. Elle est considérée comme leur propre enfant au même titre que Juan, Maria-Isabella et Alfonso.

- Alfonso est un enfant de 8 ans, encore dans les jupes de sa mère.

 

L’oliveraie des Alvarez a été rachetée par Miguel de Almanzar. Elle est un magnifique prolongement à l’orangeraie. L’argent de la vente a été placé chez le notaire, sur un compte ouvert au nom d’Olivia Alvarez ; elle en disposera à sa majorité.

C’est à Pedro, le fils naturel de Juan de Almanzar senior, que l’on a confié l’exploitation de la colline. Les arbres calcinés ont été arrachés, la terre amendée et les nouveaux oliviers ont commencé à donner des fruits de qualité et en quantité non négligeable. On a conservé le chef d’équipe de l’oliveraie et les ouvriers agricoles qui ont survécu au choléra.

 

                           

 

 

La colline des oliviers

 

L’enquête menée à la suite de l’incendie a conduit à trois arrestations. Les pyromanes, des peones, ont été dénoncés par d’autres ouvriers agricoles. Leur argument : une mulâtre, épouse du propriétaire de l’exploitation ! C’est inconcevable !!! Ils considéraient que les gens de couleur étaient de race inférieure, le dernier étage de la race humaine, presque des bêtes.

Le racisme n’a pas de classe sociale, il n’a pas de sexe, il n’a pas d’âge.

Miguel de Almanzar a organisé l’entraide entre l’oliveraie et l’orangeraie, de telle sorte qu’il n’y ait pas de temps mort dans le travail.

 

Juan senior vit des jours heureux dans ses cabanons avec sa belle Paquita. Plusieurs fois par jour, il surveille la croissance de ses légumes, de ses fruits, de ses fleurs. Il se rend au marché de Bárriana, deux fois par semaine, il attire les clients de sa voix tonitruante et il est fier de leur proposer des fruits et des légumes aussi beaux. Il ne quitte plus ses habits de jardinier ; mais, quand il s’invite dans la maison familiale, pour y prendre quelques repas, il passe par son ancienne garde-robe pour revêtir l’habit de circonstance. Isabella et Miguel ont conservé les anciennes traditions : on dîne en habit.

Isabelle surveille ses aînés. Depuis toujours, Juan, son fils, est très proche d’Olivia. Quand elle est arrivée au domaine, il l’a tout de suite entourée d’une tendresse infinie. Petits, ils étaient charmants à voir. Juan a apprivoisé l’orpheline, il a su la mettre en confiance pour apaiser sa peine. Son empathie était telle qu’Isabelle a eu peur qu’il ne tombe malade.

À 22 ans, il est fou amoureux d’Olivia mais la famille est réticente. Ils se sont doutés que les enfants en arriveraient là. On a pourtant invité à la huerta, des jeunes filles de la région plus fraîches et ravissantes, les unes que les autres, mais Juan est resté impassible. Les arguments mis en avant pour le convaincre de renoncer à Olivia ont été rejetés l’un après l’autre. Juan menace de s’établir ailleurs, de quitter la région en emportant Olivia dans ses bagages. On ne le prend pas au sérieux, on ne le croit pas capable d’abandonner son héritage, le domaine, l’affection des siens, sa sécurité, pour une fille de mulâtre même pourvue de nombreuses qualités.

 

En 1901, nous sommes toujours sous la régence de la Reine Marie-Christine. Les gouvernements et les ministres se succèdent. Le pays bouge : l’Union républicaine a été fondée en mai 1900, les manifestations se multiplient çà et là : dans la région de Madrid, dans la province de Barcelone, à Palma de Majorque. Elles sont suivies de grèves.

Le 7 février 1901, à l’occasion de la représentation d’« Electre » de Benito Pérez Galdós, des manifestations anticléricales très violentes s’installent à Madrid. Le 14 février 1901, pendant le mariage de la princesse des Asturies avec Don Carlos de Bourbón, des rassemblements anti-carlistes éclatent dans le pays. Le capitaine général de Castille proclame l’état de guerre dans la province de Madrid pour faire face à toutes ces manifestations. Les Cortes sont suspendus.

L’Unió Catalanista et le centre national catalan fusionnent et fondent la Lliga Regionalista (la ligue régionaliste).

Aux élections législatives de mai 1901, 70 % des électeurs s’abstiennent. Les libéraux obtiennent 244 sièges et les conservateurs 81. Les régionalistes triomphent à Barcelone. C’est dans une Espagne en pleine effervescence, qu’Alphonse XIII, roi dès sa naissance (1 886), est déclaré majeur à l’âge de 16 ans, le 17 mai 1902. Il est le fils posthume d’Alphonse XII et de Marie-Christine d’Autriche. Il doit assumer les fonctions constitutionnelles de chef de l’État.

 

Miguel et Isabella de Almanzar sont des parents responsables. Ils sont sur le point de franchir une étape importante de leur vie : voir leurs enfants prendre leur envol, quitter le nid familial. Comme prévu, un contrat de mariage doit être signé pour préparer l’union entre Maria-Isabella de Almanzar et Emilio Torres-Ortega, le bijoutier de Madrid. C’est dans la capitale, chez le notaire des Torres-Ortega, qu’aura lieu la rédaction du contrat entre les deux parties. Maria-Isabella étant encore mineure, Miguel et Isabella seront présents à l’étude, pour faire des propositions et ainsi défendre les intérêts de leur fille.

Si tout se passe bien, les fiançailles se passeront à la huerta, au domicile de la promise comme le prévoit la tradition.

 

C’est à la gare des chemins de fer de Valencia, que Pedro a conduit Miguel, Isabella, Maria-Isabella et le jeune Alfonso de Almanzar. Au bout du voyage, la gare de Madrid leur est apparue gigantesque, comparée à celle de leur province.

 

 

Madrid : la estación de Atocha

 

Le rendez-vous chez le notaire eut lieu « Puerta del sol » à deux pas de l’immeuble des Torres-Ortega. La discussion a été âpre entre les deux familles, chacun restant sur ses positions. Le notaire, avec beaucoup de diplomatie et de patience, a obtenu un compromis pendant que les futurs fiancés conversaient dans un salon voisin. Ils sont restés deux jours à Madrid pour découvrir la ville mais le besoin de revenir au domaine s’est vite fait ressentir.

 

Miguel de Almanzar n’était pas content des résultats de cette transaction chez le notaire. Quand ils ont repris le train, il était de fort mauvaise humeur, de telle sorte que le trajet a été pénible à vivre à ses côtés. Isabelle le trouvait changé depuis la mort de sa mère, Luciana, la propriétaire des lieux. Il était devenu le propriétaire officiel, comme prévu ; et, depuis qu’il avait revêtu les responsabilités liées à son nouveau statut, son caractère rappelait de plus en plus celui de la défunte. Il a perdu sa sérénité et son calme. Un rien l’irritait et il lui arrivait même de parler avec emportement à son épouse, Isabelle, qui était catastrophée de le voir ainsi.

 

Quand ils sont arrivés à l’orangeraie, ils ont rencontré des yeux fuyants qui traduisaient une certaine gêne. Juan de Almanzar senior est apparu sur le perron, en habit de propriétaire, ses yeux lui sortaient de la tête :

 

« Juan et Olivia ont quitté la maison, ils sont partis ! »

 

 

Françoise Maraval

 

 

 

 



28/01/2024
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