Terre de l'homme

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Roger Nouvel s'en est allé

                                                        

 

Chapeau (2)

 

Qui en Périgord Noir n'a jamais entendu parler de Roger Nouvel ?

 

Ce Sarladais, centenaire hors du commun, souvent, bien souvent, trop souvent est cité en référence comme étant le géniteur de Jean Nouvel, l'incontournable architecte qui marque son siècle par l'audace de ses concepts. Bien entendu Roger Nouvel pouvait fort légitimement être fier, voire très fier, de la dimension internationale de l'œuvre de son fils. Avant de devenir le génie qu'il est Jean Nouvel devait, certainement, être fier de ses parents acteurs de la veille de la germination citoyenne.

Roger Nouvel fut certainement, sa vie durant,  un "laboureur" intellectuel tant dans ce XXème siècle qui fut au cœur de son cursus de pédagogue que dans cette nouvelle ère où il s'affirma dans la vie culturelle sarladaise.

 

Pèle mêle quelques lointains souvenirs.

Cela devait être en 1955. L'inspecteur primaire venait d'entrer dans l'humble école primaire où mes condisciples et moi-même nous torturions l'esprit avec la redoutable règle de trois, la mesure des volumes et des aires, la division des nombres complexes, les fantaisies de la conjugaison, les subtilités des participes passés, les bassins de nos grands fleuves, les images fallacieuses à l'envi d'Ernest Lavisse, etc, etc.

Je ne sais ce que je connaissais à l'époque, certainement bien peu de chose… Ce que je pense avoir découvert ce jour là fut non la sémantique des mots mais le sens de l'obséquiosité et la déférence.  Nous étions, à l'époque, habitués à nous lever quand quelqu'un franchissait la porte de la classe ; qu'il s'agisse d'un parent d'élève, du facteur, ou de toute autre personne. C'était une attitude spontanée qui était de mise un peu partout. Ce jour là il s'agissait de l'inspecteur primaire dont mes condisciples et moi-même ignorions tout de ses prérogatives et la qualité de l'hôte fit que l'accueil prit une note particulière lors de cette arrivée. Mes souvenirs de ce passage, 65 ans après, sont figés dans leur gravure. Le maître de céans se métamorphosa l'espace de ces deux heures d'audit et nous étions interpellés par la douceur fort inhabituelle et le calme olympien qui présidèrent en ces lieux d'une rigueur fort spartiate.

 

Tout ce que nous savions c'était que le visiteur était l'inspecteur… point final.

Pour la plupart nous ne savions quasiment rien de la signification du mot en dehors, peut-être, du rapprochement avec le verbe inspecter. Nous ignorions qu'il existe une multitude d'inspecteurs en dehors des fonctionnaires de l'Éducation nationale. Beaucoup d'élèves, bien à tort, étaient inquiets, de cet audit. Ce qu'ils ignoraient c'est que ce personnage, très calme qui pratiquait à merveille l'écoute sans la moindre marque de sévérité, favorisait, sans le moindre rudoiement, l'énonciation des réponses aux questions posées. Il ne venait pas là avec la moindre once coercitive à l'égard d'un élève qui n'aurait su répondre avec justesse à une question, mais il avait pour mission d'évaluer la qualité pédagogique de l'enseignant et de lui prodiguer quelques préconisations et conseils.

 

Ce chantre d'humanisme et de finesse pédagogique, ce jour là, se plaça sur un terrain qui lui tenait à cœur. Profondément marqué par son parcours antérieur en terre cévenole, terre de résistance du protestantisme, il voulut voir où en était l'idée que se faisait les écoliers des Guerres de religion. Il posa la question si une ou un élève avait une idée d'un personnage qui se dégagea de cette intolérance qui séparait, à l'époque, les deux grandes mouvances de la chrétienté en affrontement. Aucun élève ne se hasarda d'avancer un nom. Le plus médiocre d'entre eux, je vous laisse deviner qui il était, avec l'audace insolente qui le caractérisait, pensant "marquer un point" osa dire Michel de l'Hôpital. Cette réponse obtint de l'inspecteur primaire un satisfecit totalement inédit dans la scolarité du cancre. Roger Nouvel pensait certainement que l'école était un formidable théâtre vivant où le maître et ses élèves devaient se retrouver dans l'émerveillement réciproque de la découverte avec pour valeur essentielle le respect mutuel.

 

Roger Nouvel au cours de sa vie pédagogique ne s'est jamais départi de son humanisme. Visitant une école de la ruralité la plus reculée il découvrit avec effroi deux élèves agenouillés. Le maître de céans, au demeurant considéré comme un bon instituteur, ignorait certainement qu'il infligeait là un noumène religieux. Ces "gredins", qui cumulaient par ailleurs les privilèges d'être des écoliers imparfaits et des enfants de l'assistance publique, avaient dû commettre quelques actes effroyables pour mériter une telle sanction. L'inspecteur mesurant son courroux invita l'enseignant, dans un langage précautionneux, à libérer ces "chenapans".   

 

Roger Nouvel aimait beaucoup aller dans les chefs lieux de canton de son inspectorat pour la remise des diplômes du certificat d'études primaires élémentaire. Là il donnait à ce modeste témoignage d'acquit scolaire une belle lettre de noblesse. Un certificat d'études pour un bûcheron vaut bien un doctorat pour un sous-préfet. Ce titre ferait sourire de nos jours pour les générations contemporaines. Depuis son effacement on a oublié la méthodologie de recherche de dénominateurs ou de numérateurs communs de fractions, la règle de trois  est devenue ringarde, la preuve par 9 est détrônée par les calculettes, peu importe le poids d'un myriagramme, les départements sont recherchés sur les smartphones et, signe des temps, tant d'autres bases ont chu dans le classeur de l'obsolescence.  

 

J'ai eu l'honneur et l'occasion de rencontrer, en privé, Roger Nouvel il y a une bonne quinzaine d'années. Il me conta qu'un jour en parcourant un cimetière il découvrit, stupéfait, en guise d'épitaphe sur une sépulture, un certificat d'études qu'il avait signé bien des années auparavant. Ce détail le toucha.

 

En 1962, invité par la Troupe de Sagelat, à l'initiative d'Andrée Teilhaud, il vint assister à "La Cerisaie" d'Anton Tchekhov, remarquable œuvre de 1904 de l'écrivain russe, nouvelliste et dramaturge, qui définissait son élaboration comme une comédie. À l'entracte en prenant la parole Roger Nouvel lança là un joli trait d'humour. "À Sarlat quand on parle de Sagelat on pense à un village proche de Belvès. Ici je dirais ce soir : Belvès est proche de Sagelat".

 

Roger Nouvel c'était aussi…

Roger Nouvel qui vit le jour à Fumel a choisi la ville d'Étienne de La Boétie pour y résider pour un long séjour septuagénal. Dans cette ville l'inspecteur honoraire d'académie ne sut rester inactif et l'esprit toujours en éveil il fonda le Carrefour universitaire, maillon culturel de ce Périgord Noir qu'il affectionna pendant tant d'années.

 

N'oublions pas le passé.

 

Roger Nouvel à la stèle d\\\'Embidaou

 

                           Roger Nouvel à la stèle d'Embidaou (La Dépêche)

 

 

Le riche et impressionnant cursus de cet intellectuel ne peut ne doit pas faire oublier que dans ses jeunes années il rejoignit les rangs de la Résistance. Roger Nouvel, alias Libos, le 16 août 1944, à la tête d'un groupe de partisans de la Compagnie de Fumel "Pignada" osa une embuscade pour entraver un convoi d'occupants. L'opération tourna au drame, Pierre Cadiou et Alexandre Mettel du Corps Franc Pommiers y perdirent leur jeune vie. Roger Nouvel trouva une aube protectrice dans un champ de maïs.

 

Le 3 août 2011 il rendit hommage à ses malheureux camarades dans le champ de marguerites qui remplaçait le maïs, au lieudit l'Embilaou, à Bellegarde, village gascon proche de Masseube.

 

Et maintenant.

 

Roger Nouvel fut marqué par la vie et ses vicissitudes. Il eut l'immense peine de voir Geneviève, sa fille, lui être arrachée. Depuis ce jeudi 29 octobre il a rejoint Renéa son épouse à Saint Vit, pour l'ultime repos dans sa terre natale.

 

Pierre Fabre

 



31/10/2020
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