Terre de l'homme

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De belles gens. Suite n° 5. Saga de Françoise Maraval

 

De belles gens

 

 

 

                                                              Épisode n°5

 

 

 

 

 

                                                         De retour au pays

 

 

Résumé : En 1905 à Saint-Cyprien, village du Périgord noir, deux jeunes gens, Arthur le Cypriote et Emma la Bordelaise,  se sont promis l’un à l’autre, au cours de fiançailles inoubliables.

 

 

Bx Cours de l\\\'Intendance

 

 

                                                                                                                                           

Pendant ce temps, à Bordeaux, la famille Anderson prépare elle aussi son avenir. Aline a proposé une jeune remplaçante pour anticiper le départ d’Emma : c’est Rose, une brave fille du Lot-et-Garonne, bien en chair, le teint rose, pourvue d’un accent local très prononcé, agrémenté   d’un roulement de rrrrrrrrrrrrrrrrrrrrr qui a conquis tout de suite les enfants. Emma a un an pour former Rose aux habitudes de la maison et pour imaginer sa nouvelle vie à Saint-Cyprien.

 

                                                                                                                                                             

                                                                                                                                                    

Cette dernière année à Bordeaux s’écoule rapidement. Tous les mois, Emma continue ses allers-retours vers la Dordogne. Elle est maintenant reçue dans la famille Maraval qui la traite en grande dame et qui, à mots couverts, lui prêche la modestie et lui explique qu’au village, elle n’aura pas le même train de vie que chez ses patrons. Irrité, Arthur rétorque d’Emma sait tout cela et la jeune fille acquiesce de la tête.

 

 Leur vie, ils la décideront ensemble ou presque ! Emma ne manquera de rien. La future Cypriote a, maintes et maintes fois, rêvé à sa nouvelle existence. Arthur ne veut pas qu’elle travaille mais, dans sa tête, la jeune femme a des projets de couture, de broderie… Elle sait ce qu’elle veut. Elle a à peine étonné Élisabeth en réalisant, sans patron du commerce, une robe bleue pour Kate. L’enfant amusée, était complice puisqu’il a fallu prendre les mesures et faire les essayages. La maisonnée a applaudi une fois de plus. Emma sait qu’elle se fera une belle clientèle, mais c’est son secret !

                       

Ce n’est pas sans émotion, que Peter et Élisabeth Anderson se sont séparés de leur belle amie. Tout le monde promet de se revoir souvent. En cadeau de mariage, la future mariée a reçu une paire de vases en porcelaine de Sèvres. Avec la permission de sa protégée, Madame lui a donné des robes, jupons, lingerie, dans lesquels elle ne rentrait plus après la naissance d’Andrew et également ses parures de grossesse. Trois malles ont pris le train. Emma, de son côté, a fait des achats en compagnie d’Aline,sa mère : robe de mariage, chapeaux, chaussures, gants… Quoi, tout ce qu’il faut, on ne se marie qu’une fois !   

 

 

Bx av 1905

                                   

 

Rue Sainte Catherine                                                                                                                                        

                              

                                                                                                                                                                                                                                       

                                                                   

                                                                                                                                                        

                                                                                                                                                                                 

Dans un premier temps, les bagages ont pris la direction de « la gravette ». En attendant, Jean Maraval « se ronge les sangs ». Il a pris son fils entre quatre yeux. Qui va payer ? Arthur avait prévu la question...Avec bienveillance, il le rassure : le patron de l’hôtel a déjà proposé gratuitement la salle de réception, il a proposé, également, gratuitement, une chambre pour la nuit de noces, il a proposé de faire le repas à prix coûtant et il a enfin offert de prêter sa calèche la plus belle. En cadeau de mariage, le personnel de l’hôtel sera aux fourneaux et assurera le service. Le père trouve que son fils mérite les largesses des Janot, propriétaires de l’hôtel, mais il ne veut pas donner un sou pour « les autres ». En dehors des Soulétis : Mathilde, François, Élie, Émile, Jean n’a invité personne d’autre ; par contre,  à « la gravette », il y a déjà les 12 enfants des Borde avec les brus, les gendres, les enfants, les voisins. Pour libérer le père de ses préoccupations, Arthur dit qu’ils ne payeront que leur part…

 

Le premier samedi de mai 1907, le mariage a lieu, le beau temps est de la partie. Le quartier de »la gravette » s’est réveillé très tôt : on a pu deviner de la lumière derrière les volets fermés et cela, dès six heures du matin. Certains n’ont pas dormi de la nuit. Depuis deux jours, on a fait l’inventaire de tout ce qu’il faut. Les habits de la mariée sont suspendus et protégés ; François et Marie, les grands-parents, n’ont pas fait de frais : les tenues du dimanche et jours de fête ont été rafraîchies et empesées. Aline, elle, a fait un bel achat, elle a voulu faire honneur à sa fille chérie et à la mémoire de son défunt mari. Elle a trouvé à Bordeaux, une parure grise avec plusieurs tons de gris merveilleusement harmonieux. Elle a longtemps hésité car, à l’époque, après un deuil, on doit porter le noir jusqu’à la fin de ses jours. Les garçons, Marcel et Henri, seront endimanchés, mais ils seront beaux ! Gabrielle, la benjamine des Borde, a fait faire, par les demoiselles de l’atelier, une robe et une cape assorties à ses yeux myosotis. Les autres membres de la famille, oncles, tantes, cousins, cousines, seront aussi sur leur trente et un. La fête s’annonce bien.

 

 A l’autre extrémité du village, le clan Maraval est sur le pied de guerre. Le chef a installé une ambiance électrique et même tout le savoir-faire de Maria n’arrive pas à calmer l’atmosphère. Jean est très agité : il lui tarde que toute cette mascarade soit terminée. Hormis Alice et Arthur, personne n’a fait de frais : ils se seront endimanchés. Ils ont de beaux habits, Maria n’attend pas une quelque occasion pour bien les vêtir. Alice, pour sa part, veut faire sensation. C’est elle qui a formé les couples du cortège de la mairie à la salle de réception. En secret, elle est amoureuse !!! Elle a réussi à cacher ses sentiments et n’a fait de confidences à personne : elle a tout calculé et se réserve pour le mariage. L’élu de son cœur ? bon ! je vais vous le dire, c’est son cavalier, Marcel, le frère d’Emma. Personne n’y fera attention ! C’est de bonne guerre de mélanger les familles, elle pourra ainsi voir l’effet qu’elle produit sur l’élu de son cœur.  Aussi, faut-il qu’elle soit élégante à défaut d’être belle : elle va se mettre en valeur.

 

C’est André qui est allé chercher la mariée en calèche. François et Marie, les grands-parents, sont invités à y monter, le reste de la famille et les amis suivront à pied. La calèche roule très lentement. Sur son passage, les Cypriotes s’immobilisent, les commerçants et leurs clients sortent sur le trottoir. Ouah ! La mariée est très belle. Ils iront sans doute à la sortie de la mairie ou de l’église pour faire honneur aux jeunes époux. On parle d’un grand et beau mariage…                  

                                                                                                                                                                    

 Sur la place de la mairie, le futur marié sourit, entouré de sa famille et de ses amis. Une foule de curieux est déjà là, impatiente de voir la future épouse. Monsieur le Maire  accueille les futurs époux sur le perron décoré pour la circonstance : André et Fonfon y ont installé des pins ornés de roses blanches en papier crépon, l’œuvre d’Alice et de ses copines  du quartier. Les escaliers sont jonchés de buis. Emma et Arthur se retournent pour saluer l'assistance.                                                                                                                                                                                                                                                                                          

La bien-aimée est tout de blanc vêtue : elle porte un chemisier en dentelle, col montant, manches longues, une jupe en taffetas moiré, on devine à peine ses bottines également blanches. Un voile immaculé, très fin, lui couvre la tête, les épaules et le dos. Il tient grâce à une couronne de fleurs d’oranger, une vraie merveille. Aline a fait cette folie pour sa fille, folie que l’on retrouve sur l’aumônière de dentelle suspendue au  poignet d’Emma. Elle tient à la main ses gants et son ombrelle.

 

Arthur, pour sa part, fait honneur à sa belle. Il arbore le costume trois pièces choisi, ensemble, à Bordeaux. Cette année, le gris est très à la mode : la veste et le pantalon sont en serge foncé, le veston en satin gris clair laisse apparaître une chemise blanche rehaussée d’une lavallière

noire. Un chapeau haut-de-forme noir, des gants noirs et des chaussures vernies noires complètent l’ensemble.

 

Qu’ils sont élégants ! Les familles sont émues, des larmes brillent dans les yeux, l’assemblée applaudit. La cérémonie est chaleureuse, les compliments fusent. Jean Maraval, le père,  se redresse, envahi par un orgueil démesuré. De la mairie, la calèche emmène les jeunes mariés à l’église. Le cortège suit à pied. Le trajet a, lui aussi, été jalonné de buis et de roses blanches et les marches de l’église de pétales de roses. 

 

 

Image dans Infobox.

 

 

                                                          

                                                           Église de Saint-Cyprien. Image Jacques Mossot

                                                                                                                                                        

                       

La mariée est conduite à l’autel par son grand-père, si fier, et Arthur ferme la marche avec, à son bras, Maria, resplendissante de bonheur. Monsieur le Curé bénit les jeunes époux qui se jurent fidélité et les anneaux sont échangés ainsi qu’un tendre baiser. A la sortie de l’église, les jeunes mariés remercient l’assemblée venue nombreuse les voir.                                                                                                                                                    

                                                                                                                                                         

Alice est rayonnante. De la mairie à l’église, elle était suspendue au bras de Marcel qu’elle aime en secret. Pour monter la côte qui mène à l’église, si redoutable à partir de la place des oies, son cavalier a été prévenant et courtois. Elle est à nouveau  soutenue par ce bras pour rejoindre le restaurant. Ah ! qu’il serait doux de pouvoir compter sur un tel bras, la vie entière. Avoir confiance en son homme, de reposer sur lui, quel bonheur !!! Mais, en attendant, il faut faire face et bonne figure. Gabrielle a aussi un cavalier : c’est Émile, un copain d’Arthur. Il est un peu sourd mais elle va élever la voix.

 

 Maintenant, tout le monde est dans la salle des banquets à la recherche de sa place. Alice, en bonne gouvernante, facilite l’opération. Les hommes ont envie de parler entre eux avant de s’asseoir à table : ils se dirigent nonchalamment devant le comptoir pour « siffler » un ou deux apéritifs. Le village de Saint-Cyprien compte un peu plus de 1500 âmes, mais le quartier, c’est le quartier. On ne se rencontre que le dimanche à la messe pour les pratiquants et, pour tout le monde, le premier lundi du mois puisque c’est le jour de la foire. Les dames maintenant installées autour de la grande table, se connaissent peu. Alice vient de leur présenter le menu et, aussitôt, les questions fusent, les cuisinières ont trouvé un sujet de conversation. Elles demandent des précisions au sujet de certains plats, par exemple : les ris de veau sauce Périgueux sur leurs canapés de pain grillé aillé. Alice connaît toutes les recettes dans le moindre détail. Heureuse, elle a attiré autour d’elle, tout un attroupement de curieuses qui veulent comparer avec leur propre recette. Alice est devenue le centre du monde… Pourvu que Marcel se rende compte de son succès ! Les rires de ces dames ont attiré l’attention des hommes qui font, en patois, des remarques grivoises à leur encontre. Marcel sourit encore et encore.

 

Pendant ce temps, la maîtresse des lieux a accompagné les jeunes mariés dans la chambre nuptiale. Emma en profite pour se rafraîchir et revoir sa coiffure. Elle a enlevé son voile et après l’avoir soigneusement suspendu, elle a remis sa belle couronne de fleurs d’oranger sur sa chevelure fauve. Arthur, rayonnant, enlace sa bien-aimée avec délicatesse pour ne rien abîmer ou déplacer. Cette nuit, elle sera sienne…

 

 Le retour du jeune couple dans la salle de réception rappelle tout le monde à l’ordre. Encore et toujours des applaudissements !!!  Quelques femmes « gloussent » de plaisir. Alice demande aux hommes de prendre place autour de la grande table. Elle les guide et les installe ainsi que leur cavalière avant de se rendre en cuisine pour lancer le départ du service.

 

Les serveurs et serveuses arrivent en livrée noire et blanche , impeccables et dignes, munis de plateaux de petits fours ou poussant des chariots encombrés de bouteilles. La fête est commencée, les hommes sont déjà gais, les femmes de plus en plus bavardes. Alice est heureuse au côté de Marcel qui l’a complimentée pour son efficacité. La jeune femme a sûrement gagné des points mais elle en espère plus : il lui faut convertir cette estime en amour.

 

Arthur roucoule dans le cou d’Emma, des baisers tantôt furtifs tantôt langoureux traduisent son impatience et son amour. C’est bien sûr un repas de riches Périgourdins qui se déroule dans leurs assiettes. Jean Maraval apprécie à moitié, pourvu qu’il n’ait rien à payer ! Arthur et Alice l’ont déjà rassuré mais rien n’y fait. Un orchestre s’est installé sur l’estrade. François, le grand-père d’Emma, a fait suivre son accordéon. C’est lui qui va jouer le premier morceau de musique de la soirée et, ensuite, il laissera la place aux autres musiciens. Presque chaque famille a son virtuose : beaucoup d’accordéons, d’harmonicas, de trompettes, de tambours, de violes de gambe, de cornemuses indispensables pour faire danser la bourrée mais ni piano, ni violon.                                                                                                                                                       

                                                                                                                                                        

Pourtant, François a amené avec lui une petite boîte qui ressemble à un étui à violon. Pour ses 60 ans, ses douze enfants ont trouvé chez un luthier, un violon d’occasion en très bon état. François a l’oreille

absolue et avec des partitions arrivées de Paris, il joue pour le plus grand plaisir du quartier de « la gravette ». François a choisi  de Franz Lehar, un extrait de l’opérette, la Veuve Joyeuse, « heure exquise ». Il y a beaucoup d’émotion dans la salle devenue aussitôt silencieuse.

 

 

Heure excquise

 

 

                                                       « heure exquise, tu nous grises lentement... »

 

Pendant le repas, l’orchestre joue en sourdine pour ne pas couvrir les conversations qui vont bon train et qui ne connaissent plus de frontière. De temps en temps, on demande aux musiciens tel ou tel air. Une jeune chanteuse de l’orchestre commence : « Frou-frou » chanté à Paris par Berthe Sylva, remporte un franc succès. L’assemblée reprend les refrains. « Viens poupoule » et « à la cabane bambou » chantées par Félix Mayol, sont en concurrence avec « ne m’chatouillez pas » chanson des Folies Bergères interprétée par Mme Rollini et aussi « Madame Arthur » reprise par Yvette Guilbert qui, dans un autre registre, excelle dans « Le temps des cerises ».

                       

Entre chaque plat, les jambes ont besoin de se dégourdir et les estomacs demandent à faire une pause. D’abord, honneur aux mariés, puis les cavaliers invitent leur cavalière pour une belle envolée. Tout le monde vit une journée merveilleuse, les petits et les grands, journée qui va s’étirer jusqu’au milieu de la nuit.

 

Comme la tradition l’exige, les mariés se sont éclipsés pendant que la fête battait son plein. Les invités vont leur laisser un peu de répit avant la cérémonie du tourin à l’ail. Arthur et Emma attendent gentiment, dans leur lit, en chemise de nuit, l’invasion de leur chambre par les fêtards. Des gloussements montent dans l’escalier, on frappe à la porte et, sans attendre, la pièce se trouve envahie. Des hommes éméchés présentent aux mariés un pot de chambre rempli de tourin. Certes, le pot est neuf, mais le contenu a été préparé de façon équivoque et suggère des substances destinées à ce genre de récipient. Emma se plie à leurs exigences, elle avale deux cuillerées à soupe de tourin et plonge ses lèvres dans le verre de vin tendu. Arthur devra s’exécuter  plus généreusement. Les mariés ont de la chance : il y a des clients dans l’hôtel, aussi Arthur reconduit les intrus jusqu’à la porte de la chambre et, bons joueurs, les noceurs redescendent.

                                                                                              

                                                                                                                                              

                                                          

                                                                                                                                                        

Pendant ce temps, les serveurs et serveuses, aidés de quelques convives, ont commencé à débarrasser et André a ressorti la calèche et raccompagne les parents d’Emma à « la gravette ». Les intimes reviendront demain, dimanche, pour finir les restes, mais pas avant le milieu de l’après-midi. Alice est heureuse, elle va revoir Marcel et Gabrielle, Émile, un peu sourd mais excellent danseur.

 

La nuit a été courte ; pourtant, c’est épanouis que les jeunes mariés sont arrivés dans la salle à manger. Ils ont senti des regards interrogateurs peser sur eux, vu des rictus se dessiner aux coins des lèvres. Leur gentillesse, leur aisance, la démarche d’Emma, la prévenance de son époux, mettent fin à ces indiscrétions. Les tenues de mariage ont fait place à plus de modestie, mais l’élégance est toujours là, aussi bien pour Arthur que pour Emma.

 

Il y a beaucoup moins de monde que la veille et il a été décidé que les patrons de l’hôtel, leur famille et le personnel se mettraient à table avec eux. Le service se fera à tour de rôle en toute simplicité. On amène un maximum de plats sur la table et les bouteilles ne sont pas loin. Alice a retrouvé Marcel et Gabrielle, Émile. Le chef-cantonnier n’a jamais vu autant de gâchis, sa famille aurait pu manger pendant un mois, avec toutes ces victuailles. Et le vin ! Que de dépenses ! Ce n’est pas de la piquette… Jeantou bout intérieurement, il ne peut apprécier.

 

François, lui, est revenu avec son accordéon. Il n’est pas fatigué, il est heureux et veut  que tout le monde s’amuse. Mais les belles histoires ont toujours une fin. Alice a trouvé Marcel formidable, ils ne se sont pas quittés de la journée. Le maréchal-ferrant a joué pleinement son rôle de cavalier, il a une nouvelle fois complimenté Alice, pour son sens de l’organisation ; mais, quand il se sont séparés, la jeune fille n’a vu aucune lueur d’amour dans les yeux de Marcel, aucun espoir. Deux petites bises ont clôturé la soirée... Arthur et Emma sont allés dormir chez eux. Une nouvelle vie commence.

 

 

Françoise Maraval

 

 

Fichier:Blason ville fr Saint-Cyprien (Dordogne).svg — Wikipédia

 

 

 

 

 

  



19/09/2021
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