Terre de l'homme

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Cherche personnes m'ayant connu

 

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                                                                  Tous réunis

 

Depuis 1958, un journal fondé à l'intention des combattants de la guerre d'Algérie et des combats du Maroc et de la Tunisie, propose une rubrique "courrier des lecteurs" qui peut permettre à chacun de retrouver un camarade perdu de vue, depuis des décennies.

La démarche est simple : deux noms, nom et implantation de l'unité, période concernée. Chacun doit respecter "ce rituel" sous peine d'échec. Un jour, un message, rédigé comme suit, m'a fortement intrigué : "Soldat Jean X cherche quelqu'un l'ayant connu". J'ai trouvé dans cet appel, lancé comme une bouteille à la mer, voué à l'échec, la solitude et la détresse d'un homme qui prend soudain conscience de l'oubli et de la solitude dans lesquels il se trouve : nous n'existons qu'à travers le regard des autres .

C'est à dessein que je choisis cet exemple car, le plus souvent, à une époque de notre vie, nous éprouvons le désir de rassembler nos souvenirs, de retrouver la trace de nos ancêtres, ce qui nous conduit à nous livrer à des recherches généalogiques. Le point de départ est le plus souvent notre incapacité à identifier des personnes sur de vieilles photos couleur sépia.

Notre curiosité va souvent au-delà des liens de parenté et nous recherchons les moeurs, coutumes , modes de vie qui étaient le quotidien de nos ascendants. Ce fut, au tout début, la chasse gardée de la noblesse et des notables de la bourgeoisie guidés par une conscience de classe. Cette démarche a connu un développement considérable au XVIème siècle. Désormais, les recherches généalogiques ne sont plus le monopole "des gens de qualité et de condition", mais ouvertes à toutes les classes de la société, surtout depuis 1974, année au cours de laquelle les Archives constatent un fort accroissement du lectorat en quête de généalogie individuelle, d'histoire locale et de racines rurales et populaires.

A cet égard, réjouissons-nous de l'initiative, hardie et ardue, mais payée de retour de Françoise-Marie. Elle a mis toute sa passion et son savoir à reconstituer la généalogie de sa famille, à nous faire savoir qu'elle était issue d'un milieu modeste et qui a su, en dépit des aléas de la vie, assurer son ascension sociale : bel exemple donné par les classes populaires pour s'élever dans l'échelle sociale à force de travail et de vertu.

On observe, dans les arbres généalogiques, la présence obsédante de la guerre qui affecte durablement la destinée de chaque génération.

 

Plus qu'un passe-temps ou une simple curiosité, les recherches généalogiques sont un refus de l'oubli, une lutte contre la solitude et l'affirmation d'une fraternité intergénérationnelle.

 

 

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Il y a, dans le monde, toute une population qui s'en est fait une obligation : ce sont les Mormons de l'église de Jésus-Christ, des saints des derniers jours dont le siège social est à Salt Lake City aux USA. Ils doivent retracer l'arbre généalogique de l'humanité afin qu'ils soient scellés à leurs ancêtres pour l'éternité. Nous devons tous être identifiés, le salut est à ce prix. Travail gigantesque, chaque mormon passe deux ans de sa vie à microfilmer et numériser les registres de l'état civil qu'il trouve le plus souvent dans les archives départementales. Ce fut le cas en Dordogne, en 1987 ; un contrat lie les mormons au ministère de la Culture, en échange de quoi un exemplaire est laissé à la collectivité, permettant ainsi de protéger les originaux des manipulations.

Les copies de ces registres sont conservées dans une bibliothèque monumentale creusée dans la montagne à Salt lake City et à l'abri d'une explosion atomique. Chacun peut consulter le site FamilySearch.org qui contient des dizaines de millions de documents.

 

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Si les mormons oeuvrent pour le salut de l'humanité, les préhistoriens reconstituent notre arbre philogénétique. Partant de notre dernier ancêtre commun, il nous propose un itinéraire qui va de Toumaï (-7 millions d'années) à l'homme moderne (Cro Magnon). Loin de se contenter d'établir une chronologie avec une approche purement intellectuelle, ils ont envers l'objet de leurs études, la même empathie que les généalogistes envers leurs ascendants : il suffit de voir avec quelle passion, des préhistoriens ont réussi à réhabiliter l'homme de Néandertal qui passait pour une brute dégénérée et avec quelle tendresse Yves Coppens et Pascal Picq parlent de ce petit bout de femme, nom de code Australopithécus AL 288-1 qui pouvait à la fois marcher et grimper aux arbres et qui est née en Afrique de l'est, il y a 3,& millions d'années. Ils l'ont appelée  du doux nom de Lucy.

 

 

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Qu'y-a-t-il de commun entre cet ancien combattant qui recherche désespérément des camarades dont il a oublié le nom et souffre que sa mémoire lui fasse défaut, les mormons qui conservent jalousement dans un abri anti-atomique, les noms de ceux dont le salut sera assuré, les préhistoriens  qui suivent avec empathie, le cours de notre évolution ? C'est la recherche de l'Autre dont l'amitié ou la filiation relève autant du hasard que de la nécessité ; la lutte contre l'oubli ; la fraternité à l'abri du temps qui passe.

Qui mieux que Ernst Gombrich dans son livre "La brève histoire du monde", a parlé de ce qui fut, en utilisant la métaphore du puits dans  lequel on jette un papier enflammé qui éclaire notre passé : "C'est comme un puits qui n'aurait pas de fond. Ca donne le vertige de plonger le regard vers ces fonds. Tu le vois descendre. Il est maintenant si loin qu'il ressemble à une étoile minuscule au milieu des ténèbres puis il s'amenuise encore et nous finissons par ne plus le voir. Il en est du souvenir comme du papier enflammé. Le souvenir éclaire notre plongée vers le passé. Il existe des bâtiments où sont entreposés quantité de vieux documents écrits, il y a bien longtemps, appelés archives. Parmi ces archives, on trouve des lettres écrites il y a plusieurs centaines d'années".

L'éloge de la connaissance du passé, l'éloge de la généalogie n'est plus à faire. gardons-nous cependant d'oublier ce qui vient devant nous, ce à quoi nous invite Ernst Gombrich : "De me pencher plus avant, me donne de nouveau le vertige. Viens, suis-moi ! Il est préférable que nous fassions demi-tour et que nous revenions vers le soleil, la terre, les beaux océans et que nous revenions vers les hommes".

Que ce va-et-vient entre passé et avenir ne nous fasse pas oublier, dans le temps présent, certains de nos aînés guettés par la solitude, coupés peu à peu du monde et qui, de guerre lasse, seraient tentés de nous confier : "Cherche quelqu'un m'ayant connu".

 

Pierre Merlhiot

 



13/05/2022
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