Terre de l'homme

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Se jeter dans la gueule du loup : L’affrontement entre Louis XI et Charles le Téméraire

 

louis-X

 

 

 

                                                                           Louis XI

 

Reportons-nous 557- 560 ans en arrière, autour des années 1466-1467-1468, sous le règne du roi Louis XI, homme avisé, prudent, qu’on disait doté d’un esprit vif, fin psychologue, rusé et qui n’entretenait pas de relations très chaleureuses avec" son cousin" Charles de Bourgogne.

Ils se connaissent, pourtant, de longue date puisqu’il l’a côtoyé pendant dix ans, à la cour de son père Philippe le Bon, sous le nom de Comte de Charolais. Louis avait dû fuir la cour de France à cause d’un différend avec son père Charles VII qu’il ne reverra plus et auquel il succèdera le 22 juillet 1461, sacré à la cathédrale de Reims, le 15 août suivant.

Après une longue chevauchée à travers le royaume, poursuivi par une troupe de gens armés à ses trousses, le dauphin Louis passe la frontière avec le comté Venaissin et gagne le Dauphiné.

Sauvé des griffes de Charles VII, il se réfugie chez Philippe le Bon, dans son château des ducs de Brabant, près de Bruxelles, qui lui accorde outre l’asile, le 15/10/1456, le château de Genappe et une pension annuelle de 48000 livres, au grand dam du roi Charles VII qui s’écria à l’annonce de la nouvelle : « Mon cousin de Bourgogne a donné asile à un renard qui, un jour, lui dévorera ses poules. »

Louis, a-t-il été ce roi cruel, fourbe, torturant ses ennemis avant de les mettre dans des cages en fer puis de les exécuter, tel que l’ont caricaturé certains historiens influencés par l’évêque Thomas Basin qui en fit un portrait posthume désavantageux, tel aussi que s’en est emparé l’écrivain écossais Walter Scott dans son roman Quentin Durward ?

Doit-on, plutôt, se fier à l’historiographie moderne que représente le grand historien anglais, Paul Murray Kendall, dont le livre « Louis XI » paru en 1971, avait fait quelque peu sensation à l’époque, dépeignant un roi se débattant dans un environnement hostile, séquelles d’un royaume désorganisé par la guerre de Cent ans, entouré de vassaux rebelles souhaitant sa fin, au milieu de coalitions anglo-bourguignonnes voulant s’en débarrasser et se partager le royaume de France ?

Un roi doué d’une personnalité extraordinairement diverse et complexe, aux yeux noirs, aux cheveux bruns, au long nez, petites jambes, pouvant se montrer affable et tenir la conversation que ses adversaires qualifièrent « d’universelle aragne », voulant dire par là qu’il était rusé, acharné, toujours en éveil, passant au peigne fin tous les billets, rapports, mémoires venant des quatre coins du territoire et de l’étranger adressés au roi par de multiples informateurs intérieurs, extérieurs, ambassadeurs, princes...habile diplomate et négociateur.

Il séjournait souvent dans son château de Plessis-Lès-Tours, jugé comme « mesquine » demeure, par une délégation de Bohème de passage, s’adonnait à la chasse, son sport favori, dans les forêts épaisses et giboyeuses de Meung-sur- Loire, avec, souvent, l’ambassadeur milanais représentant son fidèle allié le duc de Milan, Francesco Sforza, lequel notait « qu’il chassait presque tous les jours et le plus souvent avec une dame sur sa selle. »

 

Charles le téméraire

 

 

                                                                   Charles le téméraire

 

Le roi gardait un cuisant souvenir de la Ligue du Bien Public, révolte des grands vassaux contre l’autorité royale, initiée de mars à octobre 1465, par son frère Charles de France et Charles le Téméraire, avec en sous-main l’ennemi anglais dont il avait dû affronter la coalition à Montlhéry sans pouvoir se départager, le roi s’étant empressé de quitter le champ de bataille, le duc avait déclaré avoir remporté la victoire.

L’histoire n’en reste pas là. Au cours de l’année 1468, une trêve signée avec le duc est prolongée : le 3 juillet, en effet, il épousait la princesse d’York, sœur du roi Edouard IV.

La trêve échue et non prolongée dans les délais, Louis XI en profita pour tenter d’ouvrir une brèche dans l’alliance Bretagne-Bourgogne et envoie trois armées contre la Bretagne. Colère du duc qui se sent trahi. Le 15 septembre, on informe le roi que les troupes adverses étaient défaites ; un accord, le traité d’Ancenis, sera signé consacrant la division des coalisés : François II de Bretagne renonçait à son alliance avec les Anglais et Charles, le frère du roi, à ses prétentions sur la Normandie. Le duc de Bourgogne entra, alors, dans une telle rage que « le pauvre héraut ayant apporté la nouvelle, fut en très grand danger ».

La situation semblait tourner à l’avantage du roi d’autant que les Anglais n’étaient pas prêts à revenir : lever un corps expéditionnaire coûtait très cher au trésor beaucoup moins florissant. Les capitaines de Louis dont le grand Maître de la Maison du roi, Antoine de Chabannes, et les maréchaux préconisaient une attaque immédiate contre « cet arrogant rebelle, ce maudit traître anglais » qu’incarnait pour eux Charles, l’armée royale étant cantonnée dans les environs de Péronne et celle du Bourguignon, dispersée sur les bords de la Somme à cause des pluies.

Mais, le roi s’obstine malgré le peu d’enthousiasme de Charles à vouloir le rencontrer et au cardinal Balue, son intermédiaire, il dit : « Cardinal, ne faites rien pour empêcher l’entrevue car j’entends l’obtenir. »

Le duc hésitait d’autant qu’il avait de graves démêlés avec l’Etat-ville de Liège qu’il voulait intégrer dans l’état bourguignon que le roi soutenait. Toutefois, le 6 octobre, il se décide et envoie au roi une garantie de sécurité signée de sa main : « Votre très humble et très obéissant sujet. Charles. »

Le lendemain, avec une modeste escorte, sans arme ni armure, le roi de France se met en route pour Péronne. Abandonnant derrière lui, ses chevaux et tous ses hommes, il se place de lui-même entre les mains de son plus puissant ennemi.

Comment comprendre cette obstination sinon comme la volonté pacifique de trouver un compromis, d’entamer des pourparlers plutôt que de faire parler les armes, espérant mettre fin à l’alliance redoutable anglo-bourguignonne dans un contexte de retrouvailles. Le scénario, cependant, va tourner dans un sens que n’avait, peut-être, pas prévu le roi et se révéler très complexe et très dangereux.

Charles de Bourgogne n’était pas homme à faire des concessions surtout à la tête d’un état aussi puissant et riche, aimant le faste, orgueilleux, vaniteux, vindicatif, impulsif, pouvant se montrer coléreux voire violent.

Sur le chemin, pas loin de Péronne, apparaît un brillant cortège d’environ 200 cavaliers venant à la rencontre de la modeste escorte royale et du roi dans une simple tenue de chasse. Charles, en tant que vassal, fit la révérence, le roi le prit dans ses bras pour une accolade.

Mais, la bonne humeur de départ fit place, rapidement, à une ambiance plutôt morose voire tendue ; car, une fois le duc éclipsé, un bruit d’armes se fit entendre, provoqué par une brochette d’ennemis bien connus du roi qui se rendit compte qu’il était encerclé par des archers bourguignons menaçants, réalisant qu’il n’était plus aussi libre et que, en tant que suzerain, on le traitait en vassal.

Cerné d’ennemis et d’hommes en armes, les discussions s’engagèrent, cependant. Devant la lenteur des progrès et pour gagner la faveur de Charles, Louis se dit prêt à faire des concessions afin, dit-il, : « de s’occuper de son royaume et ne plus avoir la crainte d’une nouvelle invasion anglaise. » :

-renoncer à l’alliance anglaise, rompre les liens entre Bourgogne et Bretagne, s’engager à être un vassal loyal, telles étaient formulées les demandes du roi. En retour, Charles exigeait que soit compensé Charles de France, spolié de la Normandie par le traité d’Ancenis et lui concéder la Champagne qui jouxte la Bourgogne, et le duc d’ajouter qu’il ferait en sorte de ne pas prêter main forte aux Anglais.

Mais que valent des promesses dans un tel contexte conflictuel, d’autant qu’on venait d’annoncer l’insurrection de Liège que l’évêque et le gouverneur, le seigneur d’Humbercourt, soutiens de Charles, avaient été destitués et possiblement assassinés, sachant que le roi de France était impliqué dans cette révolte.

Le piège se refermerait-il sur Louis XI, prisonnier du duc, n’étant plus libre de ses mouvements, face à un ennemi rendu coléreux et violent à cause des faits rapportés par des messagers en provenance de Liège, forte du soutien du roi de France qui excitait les ennemis du duc.

Malgré sa grande inquiétude et son agitation, le roi se gardait bien de dévoiler ses angoisses et sa crainte. Coupé de son entourage, seul dans une petite pièce quelconque, il affichait, au contraire, calme et sérénité, devant son cousin vindicatif, prononçant les paroles les plus apaisantes possibles, formulant sa désapprobation de l’attitude impardonnable de Liège, se disant disposé à suivre le duc pour « rétablir l’ordre ». Les bruits les plus divers circulaient dans cet univers clos ; certains voulant, purement et simplement, éliminer le roi, d’autres suggérant qu’on fasse appel à son frère pour le remplacer, d’autres, encore, membres de la Toison d’Or, tentaient de convaincre le duc qu’il serait déshonorant de violer son sauf-conduit et lui conseillaient d’accepter le traité proposé, aménagé d’autres concessions. On disait : « Le roi a grande peur d’être emprisonné de force et il en va de même pour tous ses compagnons. » ;  la nuit du 12 octobre, il s’était déguisé, envisageant de fuir mais le péril était trop grand.

 

philippe de commynes

 

 

                                                               Philippe de Commynes

 

Un homme va jouer un très grand rôle dans ce contexte anxiogène : un des chambriers de Charles, à peine vingt ans, conseiller et chambellan, devenu un historien célèbre, Philippe de Commynes : il va réussir à apaiser son maître et à le détourner de ses sombres pensées. Finalement, il obtient au matin du 14/12 que si le roi acceptait de signer le traité aménagé et de l’accompagner à Liège, aucun mal ne saurait lui arriver ; en cas contraire, « il se mettrait en si grand péril que nul plus grand ne pourrait lui advenir. »

Dès lors, Louis accepta les conditions du duc, à savoir que soit vengée la trahison de la ville, la signature du traité et qu’il emmènerait avec lui une armée, aux conditions de Charles, pour participer au sac de Liège, sa garde écossaise et quatre cents lances. Plus tard, se souvenant de l’inestimable service que lui avait rendu Philippe de Commynes qui était passé à la cour du roi, celui-ci déclara : « en notre grande et extrême nécessité à la délivrance de notre personne, notre dit conseiller et chambellan, sans crainte du danger qui en pourrait alors venir, nous avertit de tout ce qu’il pouvait pour notre bien et, tellement s’employa que, par son moyen et aide, nous saillimes hors des mains de nos rebelles et désobéissants. »

Puis, le roi Louis ayant subi grande humiliation pour sa participation au sac de la ville, son alliée, n’avait plus qu’une idée en tête : se sortir de ce traquenard dans lequel il s’était jeté comme dans la gueule du loup, comme s’il était allé à Canossa.

En grande humilité, avec des paroles toutes avenantes, honteux d’avoir ainsi participé à la correction de la population liégeoise, son amie, il fit part à son cousin de son intention de regagner la France afin de faire enregistrer le traité qu’ils avaient signé, dans les plus brefs délais, par le Parlement.

Bien qu’indécis, le duc lui signifia qu’il le suivrait jusqu’à la frontière, pour le remettre à ses gens, ce qui n’était pas du goût du roi mais il n’en montra rien et c’est ainsi que le renard crotté parvint à s’échapper du repaire du loup, ce fut la dernière fois qu’il se voyaient.

 

Edouard IV

 

 

                                                                          Edouard IV

 

L’entrevue de Péronne a fait couler beaucoup d’encre mais, si le roi avait été humilié et son honneur sali, Louis XI savait que la redoutable alliance anglo-bourguignonne aurait beaucoup de mal à se ressouder et la tentative esquissée par Charles en 1475 échoua grâce à l’anticipation du roi qui se mit d’accord avec Edouard IV.

Ensuite, le renard sut attendre le bon moment et par l’intermédiaire de ses alliés suisses qu’il subventionnait et de mercenaires italiens, il infligera deux défaites cuisantes au duc de Bourgogne, d’abord à Morat puis à Grandson, en mars et juin 1476, qui, dépité, s’en alla mettre le siège devant les remparts de Nancy, tenu par le roi René II d’Anjou, où il périt par un froid glacial le 5 janvier 1477. On retrouvera, plus tard, le crâne fendu par une hallebarde en partie dévoré par les loups.

L’alliance Bourgogne-Angleterre avait vécu.

 

Jacques Lannaud

 

 

 

 

 

 

photos wikipédia



18/02/2023
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