Terre de l'homme

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De belles gens. Suite n° 11. Saga de Françoise Maraval

 

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St Cyprien

 

Saint Cyprien. Image Wikipédia

 

DE BELLES GENS

 

épisode 11

 

Achille

 

 

 

Le jeune marié du 25 juin 1914 est né le 13 février 1892 à Lanouaille en Périgord vert. Son père Jean Marchive est tailleur d’habits et sa mère Anastasie Fousal est une ouvrière de l’atelier. Ses parents sont âgés quand il  arrive au monde : Jean a 51 ans et Anastasie 41. Il a une grande sœur Angèle née en 1886.

 

Sa mère est une enfant de l’orphelinat de Périgueux. Au milieu du XIXème siècle, les enfants abandonnés étaient remis, incognito, à l’hospice de Périgueux, dans ce que l’on appelait communément la « boîte », sorte de tourniquet. On déposait l’enfant dans le tourniquet ouvert côté rue et on le faisait pivoter de telle sorte que l’ouverture se retrouve côté cour de l’hospice. Une personne désignée venait récupérer un éventuel « paquet », plusieurs fois dans la journée. L’établissement tenait un grand registre* par année civile et une double page était réservée à chaque enfant. Il faut noter qu’en consultant le registre, on remarquait vite que les enfants ne vivaient pas plus de quatre ou cinq jours.

La maman d’Achille a été récupérée dans « la boîte » de l’hospice, le 23 avril 1850, elle a le numéro 353 pour cette seule année.

On trouve sur la page de droite, la déclaration de madame Durieux, infirmière :

            - une enfant de sexe féminin trouvée dans la cour de l’hospice, le 23 avril 1850 à 6 heures du soir, âgée d’environ 3 jours .

Sa date de naissance officielle retenue est le 23 avril 1850. Elle a été baptisée Anastasie par l’abbé Dubois et il lui a été donné comme patronyme : Fousal car enveloppée dans un fichu ; en patois, fichu se dirait : fousal et fouchal.

 

                        Description de son vestiaire.

Elle portait :

                        - une chemise de calicot,

                        - un bourrassou de coton bleu à raies rouges, doublé de piqué,

                        - un serre-bras de même étoffe,

                        - un bonnet d’indienne à bandes bleues et rouges, garni d’un piqué noir,

                        - un fichu brun à bordure blanche.

Cette description était importante car les parents pouvaient revenir sur leur décision et ainsi ils pouvaient reconnaître leur enfant.

 

 

                                                                                                                                                   

A l’âge de trois semaines, elle a été confiée à Rose Robert, nourrice, épouse de Jean Lemonier demeurant au « Chatinet » commune de Creyssensac et cela jusqu’en février 1857.        

 

Entre le 19/12/1857 et le 30/11/1863, elle est confiée à Cécilia de Glane, épouse d’Armand Bastide demeurant à « la Crose », sur la commune de Cours de Pile.

 

A partir de 1864, elle est payée et une partie de l’argent tombe sur un compte d’épargne tenu par le refuge, (l’orphelinat).

 

Le 1er décembre 1863, elle est confiée à Mme de Lascoup, propriétaire à Grun. Elle devient demoiselle de compagnie et apprend les rudiments de la couture et de la broderie. Elle a alors 14 ans. Elle reçoit 40 francs / mois dont 10 vont sur le compte d’épargne.

 

Le 16 août 1864, elle est confiée à M. Péraqui, propriétaire, demeurant à « la Granerie » commune de Périgueux. Elle reçoit 50 francs/mois dont 10 tombent sur le compte d’épargne.

 

Le 5 juillet 1865, elle est confiée à M. Groja, maître d’hôtel à Périgueux. Malade, elle est placée au refuge – l’orphelinat- jusqu’au 3 mai 1869. Là, elle se perfectionne en couture, broderie, dentelle, repassage-empesage, cuisine, assistance aux malades etc. Elle y apprendra à lire et à écrire. D’après les récits de famille, elle aurait eu la tuberculose.

 

Le 5 juillet 1869, elle est confiée à M. Bouillet, chef de gare à Mussidan. Elle gagne 100 francs par mois dont 25 tombent sur le compte d’épargne. A partir de mai 1872, elle est augmentée de 20 francs/ mois : elle a atteint sa majorité depuis un an et depuis cette date-là, elle n’est plus suivie par l’orphelinat.

 

Comment est-elle arrivée à Lanouaille, ouvrière chez Jean Marchive, tailleur d’habits ? Nous ne savons pas. Personne n’a osé lui poser de questions. En 1883, elle épouse donc son patron devenu veuf  et devient mère de deux enfants, Angèle et Jean-Lucien dit Achille.

           

Les deux enfants d’Anastasie ont une demi-sœur Élise  qui a 13 ans en 1883, l’année du remariage de son père et elle apprend le métier de tailleur d’habits, d’abord chez son père puis chez le deuxième tailleur du village. Élise épousera le fils de son patron, lui-même tailleur.

 

En premières noces, Jean Marchive, le père d’Achille, avait épousé Marguerite Brégéras, avec qui il a eu quatre enfants. Trois sont décédés encore enfants et Marguerite, leur mère, les a suivis en 1872. Il faut dire que les vies de Marguerite et d’Anastasie n’ont pas été roses tous les jours, car l’époux était joueur et ripailleur et dilapidait l’argent du ménage. Quand elle s’est mariée, la nouvelle épouse savait tout cela : l’atelier marchait bien et était de bon rapport. Il lui a été facile de reprendre l’affaire en main, en raison des absences de plus en plus fréquentes de son mari. Elle sauvegardait une partie des revenus pour payer les ouvrières et pour constituer un matelas de précaution pour elle et pour ses enfants. Assez vite, c’est elle qui donnait à son époux, son argent de débauche. Jean a enseigné à sa femme, l’art de la coupe, et c’est elle qui faisait tourner la boutique de main de maître.  Les enfants d’Anastasie ont eu une éducation religieuse très poussée. Angèle est restée catholique pratiquante jusqu’à la fin de ses jours. Elle n’a pas voulu apprendre le métier de tailleur d’habits et est entrée en apprentissage chez le tapissier, matelassier de Lanouaille, qui avait acquis une excellente réputation dans le département. C’est dans cet atelier qu’elle a fait la connaissance de Henri Lamaurelle, un jeune homme de Saint-Cyprien-sur-Dordogne, venu apprendre le métier. Ils se sont plu, se sont mariés en 1906 et sont allés s’établir à Saint-Cyprien où le père d’Henri était déjà chaisier.

 

                                                                                                                                                         

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Achille a été un excellent élève et est resté en relation avec son instituteur qui continue à lui conseiller tel ou tel livre et les lui prête à la demande. Petit conflit avec le curé de la paroisse qui essayait d’influencer Anastasie pour qu’elle mette fin à cette amitié. Après le certificat d’études, Achille est, lui aussi, entré en apprentissage chez le tapissier de Lanouaille et il a également appris la menuiserie.

 

En 1913, notre jeune homme a atteint sa majorité le 13 février et décide de s’engager dans l’armée ! Les premiers renseignements de son livret militaire nous indiquent que le soldat de 2ème classe, Marchive Jean-Lucien a le matricule 14360.

Le 17 avril 1913, il est engagé volontaire pour 4 ans, à la mairie de Brive, au titre du 6ème régiment de Hussards à Commercy, dans la Meuse. Il arrive au corps le 21 avril, mais le 2 juin de la même année, il est réformé R2 car il est atteint de la tuberculose.

 

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 Hussard d’après Edouard Detaille

 

 

 

 

 

 

            Tunique bleu ciel,

            pantalon garance

            et shako à plumet.

 

Achille revient donc au pays pour se soigner. Sa déception est grande : il aurait voulu se préparer et se former pour aborder l’inévitable qu’il a senti venir.

 

Le 13 octobre 1913, un voiturier dépose Jean Marchive, le tailleur d’habits, à son domicile de Lanouaille. C’est la tenancière d’une maison peu fréquentable de Périgueux qui a payé la course. Il ne passera pas la nuit…

Nous retrouvons Achille en janvier 1914 à Montpon. Il est venu avec un de ses collègues, restaurer les chaises et fauteuils du salon de M et Mme R, horloger-bijoutier dans ce village et c’est dans cette maison qu’il a rencontré sa future épouse, Yvonne.

                                                                                                                                                        

                                                                                                                                                         

 

Le mariage a rassemblé un comité restreint et chose étonnante, le mariage religieux n’a pas pu avoir lieu à l'église mais au temple. Le curé de Montpon a refusé de marier la fille d’un mécréant, avec qui il avait eu des mots.  Il a fallu faire appel à la notoriété de M et Mme R, protestants, pour qu’un mariage religieux ait lieu au temple du Fleix.

 

 

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                                   Dessin de Ducourneau : le temple du Fleix

 

 

Après un repas à l’auberge de Montpon, un voiturier les reconduit à Lanouaille : Achille, Yvonne la jeune mariée et Anastasie la mère du marié.  

 

La nuit de noces a été plutôt inattendue car, au petit matin, un incendie spectaculaire s’est déclaré dans l’atelier de couture et, simultanément, dans la cage d’escalier. Quand l’alerte a été donnée, le feu avait atteint l’appartement. Il a fallu de  toute urgence sortir un maximum de meubles, de sommiers, matelas, ustensiles de cuisine et de couture, etc ... qui se sont retrouvés sur la place du village.

On a toujours pensé à un incendie volontaire, mais qui ? Et pourquoi ?

            - un problème de succession : Achille et Angèle ont une demi-sœur et rien n’était réglé depuis la mort du père en octobre 1913…

            - un problème dû à une dette de jeux du père… Cette explication est la plus plausible.

 

Anastasie a commandé chez un roulier, deux attelages et les charrettes ainsi chargées ont pris la direction de Saint-Cyprien-sur-Dordogne.

                                                                                                                                                       

 

Ils sont arrivés à bon port mais vous pouvez imaginer la tête d’Angèle et de sa nouvelle famille, à la vue de cet arrivage. Tout a été déposé dans la cour des Lamaurelle. Henri, le mari d’Angèle, avait connaissance d’un petit appartement qui venait de se libérer tout près de là, dans un carreyrou, suite au décès d’une vieille personne, appartement que le propriétaire venait de faire nettoyer et désinfecter. Ce deux-pièces annoncé comme provisoire devint leur domicile. Il se composait d’une grande cuisine éclairée grâce à la porte d’entrée vitrée et d’une autre pièce qui, elle, voyait un rayon de soleil entrer grâce à un fenestrou. Des bras généreux se sont proposés pour aider le transport des meubles, matelas, sommiers, des malles et des paquets en tout genre.

 

 

 

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La rue de l’abbaye qui mène au  clocher.

 

 

 

La famille Lamaurelle vit deux maisons au dessous de cette vue,  au fond d’une petite cour.

 

 

 

Dès le lendemain, une nouvelle vie s’ organise. Achille a été le bienvenu dans l’atelier de son beau-frère qui, sentant le vent venir, voulait honorer au plus vite  les commandes passées, en attendant un éventuel départ pour l’armée : nous sommes fin juin 1914. Yvonne devait s’occuper des enfants : Henriette 5 ans, Jeanne 4 ans et Michau 2 ans. Elle aidait aussi à l’entretien du ménage et à la cuisine ordonnancés par sa belle-mère. Angèle, libérée des tâches précédentes, avait sa place à l’atelier.  Maria, soixante-dix ans, veuve et  mère d’Henri commençait à être souffreteuse.

 

Achille, réformé, devait passer devant un conseil de réforme qui allait revoir sa situation vis-à-vis de l’armée.

 

C’est une maisonnée tournée vers le travail, pour tout le monde, et vers la prière, pour certaines, qui se prépare à l’inévitable.

                                                                                                                                                        

Angèle est restée fidèle à l’éducation religieuse que sa mère lui a inculquée et que la mère tenait du refuge, l’orphelinat de Périgueux, où elle a séjourné de 1865 à 1869. Les deux femmes vont donc à la messe de 7 heures, tous les matins, et à cette époque-là, l’assistance y est importante. Le curé Loubet visitait toutes les familles et en particulier les familles modestes et nombreuses.

 

Achille déçu par le comportement du curé de Montpon,  a décidé de devenir définitivement protestant et son épouse aura la même religion. Peu importe pour Yvonne, avant de rencontrer son mari, elle n’avait aucune éducation religieuse.

 

A l’église, certains cantiques prennent de plus en plus d’importance dans le cœur des fidèles et notamment le cantique suivant :

 

 

Reine de France

C. Moulin

 

Reine de France

Priez pour nous,

Notre espérance,

Repose tout en vous. (bis)

 

Venez, chrétiens, de l’auguste Marie,

A deux genoux implorer les faveurs ;

Et pour toucher cette Reine chérie,

Unissons tous et nos voix et nos cœurs.

 

Priez pour nous, ô Vierge tutélaire !

Car notre esquif menace de sombrer :

Dieu nous punit ; les flots de Sa colère

Montent toujours : Oh! Venez nous sauver !

 

Quoique pécheurs, vous nous aimez encore

Et votre cœur n’est pas fermé pour nous.

Pitié, pitié, la France vous implore,

Séchez ses pleurs, ô Mère exaucez-nous.

 

Je sens mon cœur renaître à l’espérance,

Quand à genoux j’invoque votre Nom ;

Oui, vous viendrez, vous sauverez la France,

Et de Jésus, nous aurons le pardon.

 

 

Sauvez la France !!!

 

 

https://www.youtube.com/watch?v=0dCtGK5h-ug

 

                                                                                                                                                        

Désormais, mes deux familles,  famille paternelle, famille Maraval et famille maternelle, famille Marchive, sont réunies autour d’un même clocher, celui de Saint-Cyprien, l’une dans le bas de la ville , l’autre sur les hauteurs de Montmartre.

 

 

Nous sommes à la veille de la Grande Guerre !!!

 

 

 

* En 2014, j’ai appelé les Archives départementales de la Dordogne pour savoir si elles avaient des documents concernant les enfants abandonnés : oui. Quelle a été ma joie quand j’ai appris que je pouvais les consulter.

 

On m’a donc monté des archives, un imposant registre de 15 cm  d’épaisseur environ, maintenu par une sangle pour l’année demandée, l’année 1850. Je suis allée directement au mois d’avril et ayant trouvé mon arrière-grand-mère Anastasie, j’ai recopié le contenu des deux pages, page de droite et page de gauche car les photocopies n’étaient pas autorisées et je n’avais pas de quoi photographier le document. J’ai feuilleté le registre : beaucoup d’enfants ne survivaient pas et il se dégageait de ce document une odeur de mort dont j’ai eu du mal à me débarrasser. Des morceaux de rubans, des morceaux de tissus, des cartes à jouer étaient agrafés ici et là, signes distinctifs pour reconnaître l’enfant et les indices souillés avaient entretenu cette odeur.

 

 

 

Arbre généalogique simplifié

 

Arbre généalogique simplifié

 

 

Famille Bailly Familles Marchive, Lamaurelle 

 

 

 

Anna Tronche X Jean Bailly,

               1867 x  1869

Jean Marchive x Anastasie Foussal,

                 1841 x 1850

Yvonne, 1894

Angèle, 1886

Clément, 1902, sans descendance

Achille, 1892

Moïse, 1906, sans descendance

 

 

 

 

 

Yvonne Bailly X Achille Marchive 

Yette, 1916

Aimée, 1919

Clémence, 1921 *

Jean, 1923

Marthe, 1925

Hélène, 1928

Raymonde, 1929

Jeannette, 1938

 

Henri Lamaurelle, x Angèle Marchive,

1882 1886.

Henriette, 1909

Jeanne, 1910

Michel, 1912

Louis, 1917

Micheline, 1920

 

 

 

 * Clémence Marchive épousa Jean Maraval. Le couple eut deux enfants Françoise-Marie, la rédactrice de cette saga, et Pierre son cadet.

 

 

 

Francoise_Maraval_original

 

Françoise-Marie

________________

 

 

Sans titre 10

 

 

__________________

 

 

Épisode 1 parution le 23 juin 2021 : le 24 juin 1944 chez Maraval

 

Épisode 2 parution le 6 août 2021 : l’enfance d’Emma

 

Épisode 3 parution le 28 août 2021 : La rue de la mairie

 

Épisode 4 parution le 8  septembre 2021 : Emma et Arthur

 

Épisode 5 parution le 19 septembre 2021: de retour au pays

 

Épisode 6 parution le 7 octobre 2021: la vie tout simplement

 

Épisode 7 parution le 21 octobre 2021 : l’héritier

 

Épisode 8 parution le 6 novembre 2021 : l’école

 

Épisode 9 parution le 19 novembre 2021 : un tsunami se prépare

 

Épisode 10 parution le 3 décembre 2021 : le 24 juin 1944 chez la famille Marchive

 

 

 



18/12/2021
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