Terre de l'homme

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Il faut être toujours ivre

 

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Le 25 janvier dernier, Pierre Merlhiot prenait la plume pour nous parler du rapport des poètes et de la société dans l'article : Poète, prends ton luth.

Gérard Hicès répliquait en vers.

 

Jacques Lannaud leur répond à son tour, aujourd'hui : 

 

Il est vrai que la non panthéonisation de ces deux poètes exceptionnels que sont Rimbaud et Verlaine, en a, peut-être, déçu plus d’un. Mais, réjouissons-nous, quand même, car ne sont-ils pas, de fait, admis au Panthéon universel, celui qui est au sommet de l’Olympe où siègent les Dieux ? On peut dire qu’ils y côtoient d’autres poètes aussi célèbres qu’Homère, Dante ou Shakespeare ; et, « en voyant ainsi le beau… le poète saisit la vérité… et... enfante et nourrit la vertu véritable d’être chéri des dieux et, si jamais homme devient immortel, de le devenir lui-aussi. »

 

Dès lors, peut-on leur reprocher d’avoir enfreint les codes d’une société guidée par des règles bien établies de conservatisme bourgeois, de religiosité, l’œil fixé sur le concept célèbre de M. Guisot  « Enrichissez-vous » que ne manquait pas de prolonger, à son avantage, le régime ultra-conservateur de Napoléon III qui le complétait par la formule : «  Faites fructifier votre argent ».

 

Ces poètes comme certains autres, se trouvaient en dehors des rails, donnaient le mauvais exemple par leurs mœurs « dépravées », la liaison qu’ils entretenaient, leur besoin de noyer dans des paradis artificiels leur désespoir, le manque de reconnaissance d’une société réprouvant leurs conduites et hostile, confortée par un régime qui n’avait cure des problèmes sociaux qui s’aggravaient, de travailleurs et d’enfants exploités, épuisés, vivant dans des conditions d’habitat et de santé lamentables.

 

Et, c’est dans ce contexte, en 1857, qu’un procureur se dresse : il faut mettre fin à une telle débauche, à de tels comportements inacceptables et honteux. Si Baudelaire déclare ( sic l’article de Pierre Merlhiot ) :« Il faut toujours être ivre, tout est là. Mais de quoi ? De vin, de poésie ou de vertu, à votre guise. Mais enivrez-vous ! » Ce procureur, le bien nommé Ernest PINARD, va les traduire en justice pour leurs écrits. Oui, dans une certaine mesure, on peut dire, en vertu des codes sociétaux, qu’ils sont « maudits », eux et d’autres qui vivent en marge des bonnes mœurs. Et, ce jeune procureur tient là un bon motif de se faire valoir auprès de Napoléon III dont il cherche les faveurs car il ambitionne le poste de ministre de l’Intérieur.

 

Ainsi, si Rimbaud ne fait pas partie de la charrette, on y trouve Baudelaire, Gustave Flaubert, Eugène Sue. L’accusation est la suivante : « offenses à la morale publique et religieuse  et aux bonnes mœurs. » Leurs écrits dérangent mais ils ne sont en rien une attaque délibérée contre le régime ou la société. L’ambition d’un homme et l’ultra-conservatisme de la société du Second Empire y trouvent leur compte. C’est un procès politique : l’Empire contre la République.

 

D’ailleurs, le procureur s’exclame dans son réquisitoire aux juges : « Réagissez par un jugement contre ces tendances croissantes mais certaines, contre cette fièvre malsaine qui porte à tout peindre, à tout décrire, à tout dire, comme si le délit d’offense à la morale publique était abrogé et comme si cette morale n’existait pas. »

 

Et d’ajouter : « un roman n’est pas une feuille légère. Les peintures légères, lascives, les poses voluptueuses peuvent corrompre ceux qui lisent. » Le titre véritable de Mme Bovary, c’est : « Histoires des adultères d’une femme de province. »

 

Et de citer les passages qui font problème :

 

  • Les Fleurs du Mal et son poème « A celle qui est trop gaie . »

                                Et, vertigineuse douceur !

                               A travers ces lèvres nouvelles,

                               Plus éclatantes et plus belles,

                               T’infuser mon venin, ma sœur !

  • Mme Bovary«  Elle se déshabillait brutalement, arrachant le lacet mince de son corset qui sifflait autour de ses hanches comme une couleuvre qui glisse. Elle allait sur la pointe de ses pieds nus, regarder encore une fois si la porte était fermée, puis elle faisait d’un seul geste tomber ensemble ses vêtements et, pâle, sans parler, sérieuse, elle s’abattait contre sa poitrine avec un long frisson. »
  • Les Mystères du peuple: « ..et avoir mis à la tête de chacun des volumes..une légende qui contient un appel à l’insurrection.. qu’il fait l’apologie directe et la justification du massacre de septembre, du pillage, de l’incendie, du viol, du régicide, présentant ces actes criminels comme de justes et légitimes représailles que les prolétaires sont en droit d’exercer contre les souverains, la noblesse, les riches, le clergé, les puissants. » Tout est dit.

 

Mais, voilà que Flaubert est acquitté grâce à un excellent défenseur. Par contre, Baudelaire est condamné, moins bien défendu, et Les Fleurs du Mal amputées de six poèmes. Même sa mère s’y met pour infliger à ce fils, adepte des mauvaises mœurs, une sanction supplémentaire et empêcher la publication de deux poèmes dans l’édition de 1868 : « Le Reniement de Saint-Pierre » et « La lune offensée. » Au final, il eut gain de cause.

 

On voit, clairement, combien est fragile la liberté d’expression et que pour de simples opinions que l’on juge provocantes, anti ceci ou anti cela, trouvant un terrain favorable , on peut restreindre cette liberté qui est la pierre fondamentale de la démocratie.

 

Et, de vouloir, ainsi, brider l’expression au nom d’un ultra-conservatisme et d’une politique anti-sociale, on empêcherait le génie de s’exprimer et on priverait la littérature et la poésie d’un enrichissement sublime. La poésie a besoin de liberté, de fantasque, d’imaginaire :

 

                                   «  Une ronde dans ces instants de prière sainte

                                       A l’appel du beau, d’un simple rêve lunaire,

                                      Dans les italiques poétiques d’absinthes. »

                                                                                      ( Au poète)

                                                                                         Gérard Hicès         

 

Jacques Lannaud

 

 

______________

 

Demain : Un petit écart et... toute une histoire, par Pierre Merlhiot.

Après-demain : À mon humble avis, c'est William Jessop qui a ouvert la voie.



07/04/2021
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