Terre de l'homme

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Le billet de Jacques Lannaud. En route vers le pays de la reine de Saba ( 1ère partie ) .

 

Jacques Lannaud

 

 

Jacques Lannaud, médecin honoraire natif des Eyzies, dont on a déjà eu l'occasion de lire les articles dans ce blog (https://terre-de-l-homme.blog4ever.com/une-seule-sante-one-health-https://terre-de-l-homme.blog4ever.com/sur-des-zoonoses-frequentes-et-de-quelques-mises-au-point), nous relate aujourd'hui un épisode important de son enfance qui le mena,  au lendemain de la guerre, dans le sillage de ses parents, tous deux enseignants, très loin du sol natal.  

Courant 1946, le ministère  de l'éducation nationale fait appel au corps  enseignant en vue de poursuivre l'enseignement de la langue française dans des établissements  scolaires situés  dans différents  pays étrangers.  Mes parents  répondent à  l'appel. Mon père rentrait juste de 5 années de prisonnier en Allemagne. À la suite de divers entretiens,  on leur propose un poste en Argentine. Mais le poste n'est pas retenu. La seconde proposition  est la bonne : relancer et développer l'établissement  de l'alliance française à  Addis-Abeba. C'est ce voyage pour nous y rendre  que j'essaie de relater en faisant appel aux souvenirs de l'enfant de presque 9 ans que j'étais.

 

 

 

 

Jacky à Marseille

 

                  Jacques Lannaud avec son père dans les rues de Marseille avant le grand départ

 

 

Encore aujourd’hui, je me souviens du froid glacial qui régnait dans la ville et de ce mistral déchaîné qui me transperçait jusqu’aux os. Des engelures gonflaient mes doigts rougis avec cette sensation de cuisson caractéristique ; mes lèvres gercées et crevassées, je n’osais les bouger ni pour parler ou m’alimenter, et ce vent continuel qui s’engouffrait dans les rues, tourbillonnant, que nous affrontions péniblement en cette fin d’année 1946, à l’approche de Noël.

 

Mais, que faisions-nous dans cette galère loin de nos terres périgourdines, juste après la guerre où la misère et la pauvreté s’étaient installées, où l’alimentation était rationnée, où l’activité d’un port aussi actif que celui de Marseille, était devenue insignifiante ? Et, lorsque nous étions allés reconnaître les bassins et les quais où mouillaient les bateaux, rares étaient ceux qui semblaient s’activer, si ce n’est un cargo avec quelques cabines à bord, qui se préparait pour le départ dans deux ou trois jours. Le nôtre.

 

 

jacky bateau

 

                            Le bateau à bord duquel Jacques et ses parents firent la traversée

 

Enfin, quand je fus à bord et me rendis compte que l’on quittait le quai, je me sentis soulagé et regagnai la cabine à l’abri du froid. Voilà que l’embarcation fendait, maintenant, les flots de la mer Méditerranée, laissant une traînée blanche derrière elle. Quelque temps auparavant, je ne me doutais pas que j’allais entreprendre un voyage dans l’inconnu et que je découvrirais des choses que je ne soupçonnais pas.

Deux jours après, nous venions à peine de prendre nos marques et déjà l’air était moins glacial et le soupçon d’un léger zéphyr nous carressait les joues, furtivement. Engelures et gerçures paraissaient s’atténuer, j’avais à faire quelques devoirs scolaires et lectures sous la surveillance de ma mère, ainsi passèrent les heures.

Je me couchais assez tôt malgré l’excitation que me procurait le voyage et, une nuit, je me réveillai brusquement au son d’exclamations et de cris, de bruits sourds comme des explosions, de lueurs bizarres que j’apercevais à travers le petit hublot.

Le spectacle était grandiose : à babord, nous étions à hauteur des Iles Eoliennes et des Iles Lipari et le Stromboli crachait dans le ciel rougeoyant, des jets de laves et de roches volcaniques à des hauteurs vertigineuses, une fumée noire et blanche obscurcissait peu à peu la voûte céleste et des ruisseaux de laves se répandaient sur les flancs du volcan, ruisselaient à ses pieds, engloutis dans la mer Tyrrhénienne dans laquelle nous entendions, au loin, plonger les roches incandescentes. Une leçon de choses, me disait-t’on, que j’allais étudier un peu plus tard, sachant que c’était là qu’était située la gigantesque forge du dieu Vulcain. Quel éblouissement pour un gamin sortant de son terroir du Périgord !

Je me rendormis difficilement mais la vision reste gravée en moi. Peu après, nous franchissions le détroit de Messine au milieu d’embarcations secouées par les courants dangereux et les navettes entre la Sicile et l’extrémité de la botte italienne.

Après cela, quelque peu remué, je regardais s’étaler devant moi la plaine marine d’un bleu sombre, le soleil me réchauffait enfin et les lèvres et les doigts étaient presque guéris.

Plusieurs jours après, nous arrivâmes en vue de Port-Saïd où l’on voyait des bateaux au mouillage à l’entrée du canal de Suez où trônait la statue monumentale de Ferdinand de Lesseps. Lentement, le bateau après avoir ralenti, stoppa parmi les autres au mouillage car il fallait attendre un convoi d’embarcations qui avaient emprunté le canal dans le sens mer Rouge- Méditerranée. Ces convois se formaient dans des lacs intérieurs au canal en attendant que la voie soit libre.

J’en profitai pour regarder autour de moi : des boutres aux grandes voiles gonflées par la brise, la ville blanche, des gens qui s’activaient sur la côte, basanés ou noirs que je découvrais coiffés de la chéchia rouge ou blanche, des dromadaires que l’on chargeait, de petites barques qui s’agitaient près du bateau où des gamins criant et riant, faisaient des signes pour qu’on leur lance des pièces qu’ils saisissaient au vol ou en plongeant, des arbustes tout en fleurs, des fruits exotiques…. Maintenant, la chaleur était présente mais sans excès, l’air rempli de senteurs d’épices ou de parfums. J’avais troqué les nippes hivernales pour une tenue adaptée, short et chemisette, casque colonial blanc. Il fallait se préparer à franchir le canal de Suez et, déjà, la douane et la police égyptiennes étaient montées à bord.

 

 

canal de Suez

 

 

 

 

Un mot sur le canal : Mohamed Saïd Pacha signe en 1854 une concession de terrain à Ferdinand de Lesseps. Après bien des péripéties avec les Anglais qui s’y opposèrent, cherchant à rester les seuls maîtres de la route des Indes, Lesseps passe outre et entame les travaux. Napoléon III soutiendra l’initiative de Lesseps et le canal, à partir des plans établis par Linant de Bellefonds et Aloïs Negrelli avec le concours de la Compagnie Universelle du canal de Suez, poursuit les travaux entre 1859 et 1869.

C’est le 17/11/1869, qu’est inauguré par l’impératrice Eugénie en compagnie de Ferdinand de Lesseps et des administrateurs du canal. Pour l’occasion, Ismaël Pacha commanda l’opéra Aïda à Giuseppe Verdi.

« Un jour, on était arrivé à une ville appelée Port-Saïd. Tous les pavillons d’Europe flottaient dessus au bout de longues hampes, lui donnant un air de Babel en fête et des sables miroitants l’entouraient comme une mer. Avec un bruit continuel de sifflets et de sirènes à vapeur, tous ces navires s’engouffraient dans une sorte de long canal, étroit comme un fossé, qui fuyait en ligne argentée dans l’infini de ces sables. Du haut de sa hune, il les voyait s’en aller comme en procession pour se perdre dans les plaines. Le lendemain, dès le soleil levé, ils étaient entrés eux-aussi dans l’étroit ruban d’eau entre les sables, suivis d’une queue de bateaux de tous les pays. Cela avait duré deux jours, cette promenade à la file dans le désert ; puis une autre mer s’était ouverte devant eux et ils avaient repris le large. » ( Pierre Loti- Pêcheurs d’Islande.)

 

Rien ne semblait avoir beaucoup changé de la description qu’en a faite Pierre Loti en 1886 et tel qu’on le voyait en 1946. Le bateau avançait, maintenant, lentement, pour pénétrer dans le canal où la navigation était ralentie. Après avoir laissé derrière nous Port-Saïd, les berges du côté tribord étaient bordées de petites cahutes de pêcheurs et de jardiniers cultivant des terres potagères dans la périphérie de la ville. Mais, assez vite, la végétation se raréfiait faisant place à des îlots de verdure et à un littoral de plus en plus aride. A babord, nous avions aperçu des casemates ou casernes de militaires, une végétation rabougrie et, très vite, une étendue de sable jaune, aride et désertique, correspondant au Sinaï. Nous croisions quelques boutres ou petites embarcations qui se serraient sur la rive à notre passage. La chaleur devenait plus intense et, c’est ainsi que l’on atteignit, deux jours après, le golfe de Suez, devant s’ouvrait la mer Rouge. (à suivre)

 

Jacques Lannaud

 

 

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Demain : Ventôse le bien nommé.

Après-demain :  Sous-réserve, Second volet du billet de Jacques Lannaud. En route vers le pays de la reine de Saba.



23/02/2021
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